http://ecrire.clicforum.com 2011-07-26 Créations littéraires :: L'esprit araignée
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L'esprit araignée

 
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Deshima
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Capricorne (22déc-19jan)

MessagePosté le: Lun 22 Aoû 2011 - 18:51    Sujet du message: L'esprit araignée Répondre en citant

Lorsque je naquis à Rapid City, Dakota du Sud, le dernier jour de l’année 1941, la communauté afro-américaine de cette ville devait tout juste compter une quarantaine de personnes. Mon père en était l’un des plus jeunes membres. Il s’était sauvé de chez lui pendant l’été 1937, à seize ans. Il travaillait comme garçon d’étage dans un hôtel de Raleigh, Caroline du Nord. A la suite d’une histoire scabreuse avec l’une des prostituées blanches qui fréquentaient l’hôtel, il avait dû fuir en hâte pour échapper au lynchage. Telle est du moins l’histoire qu’il me raconta – avec une infinité de variantes – un nombre incalculable de fois. En revanche il ne m’expliqua jamais nettement ce qui l’avait amené à Rapid City, alors qu’à l’époque tous les Noirs quittant le Sud allaient tenter leur chance à Washington, New York, Chicago, voire en Californie. Mais dans le Dakota du Sud ?…


Ma mère était encore plus jeune que mon père. Elle avait à peine seize ans quand elle aussi s’était sauvée de chez elle, mais sans franchir les frontières d’un seul Etat, puisqu’elle venait de la réserve Oglala de Pine Ridge. Comme beaucoup d’Amérindiens de sa génération, elle était née sous le double signe de l’alcool et de la misère. Sans doute fut-ce pour échapper à ce qu’elle voyait comme une fatalité, et qu’elle refusait, qu’elle quitta sa réserve vers l’âge de quinze ans. C’est l’hypothèse la plus logique car, contrairement à mon père, ma mère fut toujours fort avare de détails sur les raisons et les circonstances précises de sa fugue. Tout au plus m’avoua-t-elle au fil des années, et avec beaucoup de réticences, qu’elle n’avait jamais franchi les limites de la réserve auparavant, qu’elle était analphabète, et que le chauffeur du camion qui l’avait prise en stop (un Lakota de la bande des Brûlés) s’était montré très gentil et respectueux et lui avait fait cadeau d’un dollar en la déposant à Rapid City. Quand, à la Noël 1940, mon père la bouscula au détour d’une rue alors qu’elle était en train de mendier, à peine avait-elle une robe sur le dos et une chaussure à chaque pied.




Mon père s’était engagé peu après Pearl Harbor. Ma mère accoucha donc seule, mais il s’était arrangé pour lui faire parvenir une somme d’argent suffisante pour qu’elle puisse quitter Rapid City avec moi dès qu’elle serait remise de ses couches. Le bon sens le plus élémentaire leur avait soufflé qu’un Noir d’une vingtaine d’années, une Indienne mineure enceinte de ses œuvres, et le marmot en résultant auraient quelque mal à faire leur trou paisiblement dans un endroit comme Rapid City, Dakota du Sud. Il valait mieux se fondre dans l’anonymat d’une grande ville. Ma mère avait appris à lire et était donc autant que possible capable de se débrouiller seule en attendant le retour de mon père. Un mois jour pour jour après Pearl Harbor, ma mère prit un autocar et m’emmena à San Francisco.


Voilà tout ce que je sais et tout ce que je sus jamais de la jeunesse de mes parents.


Quant à la mienne, de jeunesse, elle fut placée dès l’âge de douze ans sous le signe d’un amour éperdu pour la poésie lorsqu’un ami de mes parents m’offrit pour mon anniversaire un recueil de poèmes d’Emily Dickinson. Pendant les années qui suivirent, je noircis des dizaines de cahiers. Il me fallut des années pour m’enhardir à montrer ce que j’écrivais à mon entourage. C’était l’opinion de ma mère que je redoutais le plus.


De son passé d’illettrée, elle avait conservé une sorte de méfiance instinctive envers l’écrit. Au surplus, sa culture ancestrale, bien que fortement dégradée, reposait toujours essentiellement sur la transmission orale des savoirs et des mythes. Le fait de coucher sur le papier des idées, des sentiments, des rêves, la choquait. Je revois encore ses lèvres pincées et sa mine légèrement dégoûtée lorsqu’elle prenait du bout des doigts, comme s’il se fût agi d’objets impurs, les textes que je lui soumettais timidement. J’avais vraiment l’impression d’insulter la lignée entière de ses aïeux jusqu’à la création des humains par Inyan, père d’Iktomi. La plupart du temps, elle me rendait la feuille de papier sans commentaires, puis haussait légèrement les épaules en me regardant la déchirer en mille morceaux.


J’obtins une bourse pour l’université, dont le journal accueillit quelques uns de mes poèmes. Cela me donna un regain de confiance et je décidai de rayer définitivement ma mère de mon lectorat.


Elle fut avantageusement remplacée par plusieurs étudiantes, d’adorables cervelles de colibri qui, je ne sais trop pourquoi, trouvaient ma poésie « exquise ». Seule Debbie Einhorn me parut avoir un jugement un peu plus fin. Elle vint un jour me trouver pour me déclarer tout de go : « Ecoute, ces idiotes ne savent pas de quoi elles parlent. Ta poésie est soit totalement hermétique, soit complètement ringarde, je ne sais pas encore, mais certainement pas « exquise ». » C’est ainsi que Debbie devint mon amie. Nous avions plusieurs cours en commun et nous nous croisions souvent sur le campus. En outre, nous avions le même âge à quelques jours près. Très exactement, Debbie était née le jour même où je quittais Rapid City avec ma mère. Debbie avait vu le jour en Europe, dans un camp d’extermination nazi où ses parents n’avaient pas survécu. Ce qui lui restait de famille s’était démené pour la recueillir. Un frère aîné de son père, installé aux Etats-Unis avant la Première Guerre, et une tante maternelle, partie pour la Palestine en 1933, avaient bataillé pendant des mois par avocats et télégrammes interposés pour obtenir sa garde. Finalement, l’oncle américain, disposant sans doute de plus de moyens financiers et de relations, avait obtenu gain de cause.


« Tu te rends compte, me disait Debbie en riant, que si Tante Léa avait eu plus de pognon et de piston qu’Oncle Abner, je serais en train de faire pousser des oranges dans un kibboutz en ce moment ? »


Cela me donna l’idée d’un poème que j’écrivis d’une traite et que j’intitulai « Iktomi le voleur d’oranges ». Sous l’empire du peyotl, Iktomi, l’esprit farceur Lakota qui revêt souvent l’apparence d’une araignée, faisait toutes sortes de niches aux humains un peu partout sur la planète, passant d’un continent et d’une époque à l’autre en ricanant sournoisement. Il créait des circonstances hasardeuses et imprévisibles. Des gens qui devaient naître à tel endroit naissaient à tel autre, ou bien ne naissaient pas du tout. Alexandre le Grand et Napoléon Ier n’avaient jamais existé, Christophe Colomb ne découvrait pas l’Amérique, et Hitler était tué à Ypres en 1918. A la fin du poème, Iktomi continuait de jouer éternellement avec le monde comme avec des oranges avec lesquelles il faisait exprès de jongler comme le pire des maladroits, et qu’il s’amusait à faire rouler dans toutes les directions. L’encre à peine sèche, je courus montrer mon texte à Debbie.


Elle le lut avec attention et une fixité dans le regard qui n’augurait rien de bon. Puis elle me le rendit d’un geste sec.


« Il faut avoir l’esprit complètement dérangé pour pondre des trucs pareils, dit-elle. Tu étais drogué quand tu as écrit ça ? » Ses yeux lançaient des éclairs, mais il me sembla que ce qui la fâchait surtout c’était la possibilité que j’eusse abusé de substances illicites. Tiens, tiens… Debbie se faisait donc du souci  pour moi…


Cette fois, je me gardai bien de mettre mon poème en pièces. Je le pliai soigneusement, le rangeai dans ma poche, et embrassai Debbie en priant Iktomi de ne surtout pas l’envoyer planter des orangers dans le Néguev.


Dernière édition par Deshima le Mar 18 Oct 2011 - 18:48; édité 1 fois
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MessagePosté le: Lun 22 Aoû 2011 - 18:51    Sujet du message: Publicité

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Abdel
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MessagePosté le: Lun 22 Aoû 2011 - 23:56    Sujet du message: L'esprit araignée Répondre en citant

Ce texte ne manque pas d'ingrédients, et donc de piquant, pour faire une bonne histoire.

Cependant, il ressemble assez à un morceau d'autobiographie qu'à une nouvelle.

Peut-être que placé dans un roman fictivo-réel, cette impression n'aurait pas lieu.

En tout cas, c'est plaisant, intéressant et facile à lire.

Il me rappelle curieusement le roman de feu Jacques Lamy (un texte primé  qu'il n'a pas eu le temps de publier : voir dans la partie "roman" de ce forum, "Pris sur le fait"). Peut-être à cause de cette atmosphère "ringarde" des années 20-40 américaines et du style "fort" également, du roman cité .
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Deshima
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Capricorne (22déc-19jan)

MessagePosté le: Mar 23 Aoû 2011 - 16:13    Sujet du message: L'esprit araignée Répondre en citant

Bonsoir

Merci pour ce commentaire.
Peut-être en effet devrais-je reprendre ce texte et le développer, mais il a été écrit il y a plus d'un an et je suis passé à autre chose depuis.
Un jour, peut-être...

Bien à vous
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nine
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Balance (23sep-22oct)

MessagePosté le: Mar 18 Oct 2011 - 00:19    Sujet du message: L'esprit araignée Répondre en citant

J'ai trouvé ce texte très intéressant, et vraiment bien écrit.

Il n'y a qu'une seule phrase qui m'a chiffonnée : "A ma naissance, ma mère était encore plus jeune que mon père"... Le "A ma naissance" est de trop, me semble-t-il !

J'aurais également voulu une chute un peu plus étoffée, je reste un peu sur ma faim. Cependant, cette fin abrupte laisse travailler l'imaginaire du lecteur, et c'est assez agréable.

On se demande en effet si l'on est dans la fiction où dans l'autobiographie. Ce récit semble en tout cas très bien documenté.

J'ai passé un bon moment de lecture, merci beaucoup.


Nine
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Deshima
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Capricorne (22déc-19jan)

MessagePosté le: Mar 18 Oct 2011 - 18:50    Sujet du message: L'esprit araignée Répondre en citant

Merci pour ce commentaire.

J'ai remanié la phrase qui vous chiffonnait, mais je ne suis pas complètement satisfait du résultat.

Bien à vous.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 18:36    Sujet du message: L'esprit araignée

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