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Née fâchée

 
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Deshima
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Capricorne (22déc-19jan)

MessagePosté le: Mar 23 Aoû 2011 - 16:27    Sujet du message: Née fâchée Répondre en citant

Depuis qu’il était rentré au pays, Dennis Theophilus Moore habitait chez sa mère : une case au toit de tôle ondulée, dans la banlieue sud de Desabres. C’était un quartier de petites habitations bâties dans les années cinquante avec des matériaux de récupération prélevés sur une ancienne distillerie voisine. Celle-ci, avec ses murs de briques crevés et ses poutrelles tordues par le soleil et mangés par la rouille, dominait de son squelette les cases branlantes. Elle servait d’abri à toute une faune, et de gîte occasionnel aux vagabonds trop ivres pour continuer leur chemin. Désœuvré, Dennis se retrouva un matin à rôder autour. 
Depuis son enfance, Dennis n’avait jamais pu contempler cette ruine sans éprouver une involontaire contraction des épaules. A l’âge de sept ans, accompagné de son frère Franklin, son aîné de deux ans, il avait voulu explorer la distillerie malgré les interdictions répétées de leurs parents. Les deux garçons avaient pénétré dans un vaste enclos envahi par une végétation drue et anarchique. Les manguiers et les palmistes ployaient sous les fruits et semblaient se livrer à une grande bousculade immobile. Le sabre que Dennis avait chipé à leur père leur avait permis de se frayer un layon et d’aller de découverte en découverte. Ils étaient escortés par des matoutous géantes qui bondissaient inopinément sur leurs pieds nus pour s’enfuir aussi vite qu’elles étaient venues. De temps en temps un singe hurleur détalait devant eux en ricanant hystériquement. Des serpents d’un vert tendre étaient languissamment lovés autour de restes d’alambics. Tous les vingt ou trente pas, ils débouchaient sur de petites clairières jonchées de débris : innombrables douilles de calibre 12, une machine à coudre Singer à pédale, un radiateur de Ford T, la coque trouée d’une pirogue (Dieu sait qui avait pu la traîner jusqu’à ce terrain vague situé à des kilomètres de tout cours d’eau !), roues et cadres de bicyclettes… Leur père les avait rattrapés alors qu’ils étaient sur le point d’enjamber une femelle anaconda digérant paisiblement au soleil. Quelques pas plus loin, une forme avachie et horriblement puante suggérait qu’un clochard cuvait sa cuite pour l’éternité. Mr Moore avait traîné ses fils à la maison et les avait longuement fouettés avec sa ceinture. 
Désormais, les gamins du quartier ne pouvaient en principe plus s’enfoncer dans les broussailles de la ruine à la recherche d’affreuses merveilles. Une haute palissade de tôles surmontée de barbelés la ceinturait. Une pancarte annonçait sa prochaine démolition. Dennis ne prit pas cette affirmation au sérieux (les travaux publics à Desabres étaient au point mort depuis des lustres) et décida de s’offrir un bref pèlerinage. Il ne tarda pas à trouver ce qu’il cherchait : dans la partie de la palissade la moins exposée aux regards depuis la rue, un trou d’homme avait été pratiqué. Dennis n’eut aucun mal à s’y couler. 
En émergeant de l’autre côté, il comprit immédiatement que le même peuple animal s’était perpétué sur place durant toutes ces années, sans proliférer, sans péricliter, immuable, éternel. Les matoutous étaient toujours aussi grasses, insolentes et craintives, les singes couinaient toujours aussi stupidement, les serpents étaient toujours aussi alanguis. En revanche la végétation semblait mal portante, clairsemée, jaunie, comme figée. Les clairières avaient envahi la quasi totalité du terrain, et elles regorgeaient d’objets que Dennis s’amusa à comparer avec ceux qu’il avait découverts autrefois : postes de radio, téléviseurs, tambours de machine à laver… Il s’arrêta devant la carcasse à demi calcinée d’un pick-up Ford do Brasil « cabina dupla » immatriculé dans l’Etat de Rondônia ; le pare-chocs avant, tout tordu, était décoré d’un autocollant délavé et déchiré sur lequel on ne lisait plus que : « Jesus …. Senhor ». Sur le toit trônait une bouteille de rhum « Red Beard », le tord-boyaux préféré de Franklin et de tous les soûlards de la ville. Le capot-moteur du pick-up était entrouvert : quelqu’un avait certainement fait son profit du V8… Dennis resta songeur quelques instants, puis s’en retourna subir la mauvaise humeur de Mrs Moore. 
La mère de Dennis avait beaucoup vieilli ces trois dernières années. A son retour de l’étranger, elle l’avait accueilli fraîchement en lui reprochant de ne pas l’avoir prévenue. Sachant qu’il n’avait donné aucun signe de vie durant son absence, il trouva la réflexion absurde mais pas surprenante. L’humeur querelleuse était un état chronique chez Mrs Moore, état que Dennis avait entretenu avec quelque malignité avant son départ.  
Elle l’avait adjuré de continuer ses études, il avait abandonné le lycée. Elle l’avait supplié de solliciter un emploi auprès du patron-pêcheur pour qui travaillait son frère, il s’y était refusé avec une obstination sournoise. Elle l’avait harcelé pour qu’il cesse de fréquenter des filles faciles, il avait hanté les rues chaudes avec une ardeur renouvelée. Et finalement il l’avait avertie qu’il quittait la maison la veille de son départ. A son retour, il eut l’impression que sa mère n’avait pas décoléré depuis trois ans. « Ta mère est née fâchée », avait l’habitude de dire son père quand elle n’était pas à portée d’oreille.  
Rentré depuis trois mois, Dennis avait occupé ses journées à dormir et à flâner en fumant le chichon.  Il avait recommencé à fréquenter assidûment le quartier de La Chaudière renommé pour ses bouges bon marché et ses prostituées accueillantes. Il avait vendu sa voiture pour financer ces quelques semaines de douce oisiveté. Tout ceci n’avait fait qu’aggraver l’irritabilité de sa mère. Ses agaceries avaient repris de plus belle : 
- Où diable vas-tu encore traîner ? Tu n’en as donc pas assez de ne rien faire ? lui lançait-elle quand elle le voyait se préparer à sortir. 
- Maman, soupirait Dennis, je prends juste un peu de bon temps. J’ai beaucoup travaillé, ces trois dernières années. Je te l’ai déjà raconté, non ? Je faisais quatorze  heures par jour, six jours sur sept, dans cette raffinerie de Trinidad. Et quand j’étais coupeur de canne en Martinique et en Guadeloupe, tu crois que c’était de tout repos ? 
Mrs Moore émettait un rire grinçant : 
- Le résultat, c’est que si tout ça t’a tellement fatigué, on ne peut pas dire que ça t’ait enrichi ! Que feras-tu quand tu auras dépensé ton dernier billet ? 
- Je n’ai pas fait tout ça pour ramasser du fric à la pelle, sacré bon Dieu !  
- Ne prostitues pas le nom du Seigneur sous mon toit, sinon je dis à ton frère de te mettre à la porte !   
 
 
Durant l’absence de Dennis, Mrs Moore avait paraît-il « rencontré Jésus ». Dennis, qui avait une imagination tournée vers le concret, trouvait l’expression comique : elle donnait à penser qu’on pouvait tomber sur Jésus comme sur un vieux pote perdu de vue depuis longtemps qu’on télescoperait par inadvertance au détour d’une rue. Avec un meilleur caractère, la nouvelle foi de Mrs Moore pouvait la rendre plus intransigeante, mais peut-être aussi plus humaine. Dennis l’eût préféré, mais sa trop grande lucidité l’empêcha de s’abuser longtemps : avant, sa mère était mesquine et pénible, à présent elle était de surcroît bigote. Quant à son frère, il était toujours marin-pêcheur et ne passait qu’un mois sur deux à terre. Il venait d’ailleurs de reprendre la mer, du moins Dennis le supposait-il car il s’était éclipsé la veille au soir en compagnie de deux bouteilles de rhum. Dennis ne craignait pas Franklin et ne l’imaginait pas, même ivre mort, le jeter dehors sur un simple signe de leur mère. 
   La maison était vide. Mrs Moore s’était probablement rendue à l’une de ses « réunions de prière » auxquelles elle assistait plusieurs fois par semaine. Elle en revenait plus maussade et querelleuse que jamais, au grand amusement de Dennis. Pour avoir eu un aperçu de ces séances, qui consistaient à atteindre une sorte de transe extatique à grand renfort de gesticulations et de vociférations, il savait très bien que l’âme chagrine de sa mère ne connaîtrait jamais la sérénité dans de telles conditions. Quand il la voyait rentrer, brisée de fatigue et les nerfs prêts à lui jaillir hors de la peau, il rendait hommage à la sagesse de son père qui n’avait eu que trois ennemis dans sa vie : le bruit, le mouvement, et le café. « Trop énervant », disait-il. En revanche il n’était nullement ennemi du rhum, penchant dont Dennis avait hérité mais qu’il savait plus ou moins bien contrôler, à la différence de Franklin. 
A maintes reprises, Dennis lui avait demandé : « Mais bon Dieu, Frank, pourquoi bois-tu autant ? » « Parce que j’aime ça », lui répondait sèchement son frère, et Dennis savait qu’il était sincère : Frank ne dissolvait dans le rhum aucun mal de vivre, aucune angoisse existentielle ou métaphysique. Maintenant que leur mère avait « rencontré Jésus »,  elle ne laissait passer aucune occasion de faire des scènes odieuses à Franklin, en le mettant en demeure de choisir entre le salut de son âme et la bouteille. Elle l’exhortait à faire un choix définitif : la soûlographie ou la Grâce de Dieu. La dernière scène avait eu lieu la veille. « Franklin Erasmus Moore, avait tonné la vieille femme, tu dois choisir entre Jésus et le rhum ! » 
Dennis entendait encore la réponse de Frank : « D’accord : s’il faut choisir entre ton Jésus et l’alcool, je prends mon rhum ! » Dennis n’avait jamais spécialement admiré ou respecté son frère. Frank n’était pas très intelligent, et sa vie ne tournait qu’autour de la mer et du rhum. Mais il avait réussi à river son clou à Mrs Moore. Dennis lui en était reconnaissant, même s’il savait que le répit serait de courte durée. Il était donc parti s’amuser à La Chaudière, quittant la maison juste après son frère. 
 
 
Dennis sourit en repensant à sa soirée de la veille : cette fille au nom bizarre… comment était-ce, déjà ? Woodline ? Oui, Woodline… quand on prononçait à l’anglaise, comme Dennis : « Houdlaïne ». Mais quand elle s’était présentée, avec son accent haïtien, il avait compris « Vaudeline ». En tout cas, elle ne plaignait pas la bouteille, la petite sista : il avait dû lui offrir trois « Read Beard » avant qu’elle se décide à le suivre. L’évocation du rhum le fit subitement devenir pensif : quand et où aurait-il dû remarquer quelque chose à ce sujet ? Il haussa les épaules et chassa cette pensée. Ce soir, il essaierait d’obtenir les faveurs de « Vaudeline -  Houdlaïne » avant qu’elle soit complètement soûle.  
Six jours plus tard : 
« Je n’ai pas remarqué que cette bouteille de rhum sur le toit du pick-up était presque pleine », se lamenta Dennis. 
« Je comprends, Mr Moore » murmura l’inspecteur Fairchild, qui avait décidé de se montrer compréhensif pour tout : l’aspect minable de ce trou à rats des quartiers sud, les bestioles dégueulasses qui grouillaient dans ces ruines de l’autre côté de la rue, le cadavre au bord de la liquéfaction recroquevillé sous le capot de la camionnette brésilienne, la vieille femme échevelée qui distribuait des taloches et des coups de pied aux deux policemen qui ne savaient plus comment la tenir. « Voici comment nous pouvons tenter de reconstituer les évènements de la soirée du 22 mars dernier, poursuivit-il. Après la… hem… dispute qui l’a opposé à votre mère, votre frère quitte la maison. Au lieu de rejoindre directement son bateau, il se faufile dans l’ancienne distillerie et s’installe dans cette camionnette pour continuer à boire. Survient votre mère qui l’a suivi, ou savait le trouver là, pour l’instant elle n’est pas… hem… en état de nous le dire, votre mère, donc, s’empare d’une des deux bouteilles, et la lui fracasse sur le crâne. La mort n’a peut-être pas été instantanée, mais l’état d’ébriété de votre frère a fatalement amoindri sa résistance… Ensuite, eh bien nous devons supposer que votre mère a dissimulé le corps sous le capot du véhicule… Mais entre nous, Mr Moore, je me demande où elle a puisé la force physique pour le faire, sans parler du coup qu’elle a porté ? Je sais que certains individus, même des femmes, même d’un âge certain, peuvent faire preuve d’une vigueur étonnante sous l’empire d’une violente colère ou de l’alcool, par exemple…. Mais Mrs Moore ne boit pas, elle, n’est-ce pas ? » 
« Non, inspecteur, ma mère ne boit pas, dit Dennis d’un ton las. Mais elle est née fâchée. » 
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MessagePosté le: Mar 23 Aoû 2011 - 16:27    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Ven 26 Aoû 2011 - 02:59    Sujet du message: Née fâchée Répondre en citant

Un texte assez travaillé mais un peu long. Il donne l'air de romancer bien au delà d'une simple nouvelle. Ce qui est en soi une qualité pouvant servir de futurs textes plus longs encore.

Le dénouement est inattendu et "efficace" côté construction de la nouvelle.

Le thème est attirant par son aspect "exotique" : description quasi réelle et frappante de lieux inaccessibles ou désertés. Personnages bien brossés, dialogues brefs et bien à propos.

Un bon texte quoi !
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Deshima
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Capricorne (22déc-19jan)

MessagePosté le: Ven 26 Aoû 2011 - 15:10    Sujet du message: Née fâchée Répondre en citant

J'ai hésité à poster le texte tel quel en un seul morceau.
Peut-être aurais-je dû le livrer en deux épisodes ?
Merci en tout cas de l'avoir apprécié.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 18:34    Sujet du message: Née fâchée

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