http://ecrire.clicforum.com 2011-07-26 Créations littéraires :: Un dialogue de sourd
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Un dialogue de sourd

 
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Yasmina ABBAR
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MessagePosté le: Sam 16 Fév 2013 - 12:41    Sujet du message: Un dialogue de sourd Répondre en citant

C'était il y a un an à présent.
Je me souviens encore du visage tuméfié de celui pour qui je comptais le plus au monde. Toute ma vie j'avais haïs profondément ce regard noir, ce sourcil hirsute qui sautillait nerveusement et ces narines dilatées au possible. Je m'écartais du destin qu'il voulait pour moi, et il ne pouvait le tolérer. On ne se comprenait pas, et d'ailleurs je ne me souviens plus la dernière fois que j'avais réellement décidé quelque chose.
Lui, il avait travaillé dur toute sa vie pour sa femme et ses enfants, il n'avait pas eu la chance de finir ses études de droit, alors il se cassait le dos tous les jours à poser des revêtements de sols dans de luxueux deux-cent mètres carrés, pour nous, disait-il. La vie ne lui avait pas fait de cadeau.
Moi, j'étais une princesse dans un conte de fée. J'aimais l'écriture et le dessin. Un jour, je deviendrais un grand écrivain, et j'épouserais mon beau prince charmant dans un joli château qu'on louerait pour l'occasion. J'étais une passionnée, une rêveuse. Je ne pouvais pas croire que le monde était aussi cruel qu'on le décrivait. Et surtout, tout ce qui sortait de la bouche de mon père me paraissait ridicule. Il m'horripilait au possible. Tout devait se passer comme il avait prévu. Il détestait perdre le contrôle.
Il ne supportait pas de me voir écrire, il entrait dans une colère noire à chaque fois. « Des cochonneries! » disait-il, avant de déchirer mes manuscrits avec rage, comme si chaque ligne que j'écrivais m'éloignait doucement du chemin qu'il avait tracé pour moi. Il me secouait parfois. « La vie ce n'est pas un conte de fée, on n'est pas sensés faire ce qu'on aime! Tu n'y arriveras jamais! ».
Il voulait un métier sérieux, qui ne me laisse jamais sur la paille. Il me voyait déjà avocate, notaire ou magistrat. Tout ce que j'avais fait, c'était en espérant un jour le voir fier de moi.
Mes études de droit furent chaotique. Mon père me parlait à peine, sauf pour me dénigrer. J'étais malheureuse et il l'était aussi. Je ne comprenais pas, et je ne supportais plus ces cours qui n'avaient plus aucun sens à mes yeux. J'avais le sentiment de régresser. Les gens autour de moi finissaient leurs études, et moi je pataugeais. L'avenir, je ne savais pas ce que c'était. J'avais le sentiment de dépérir, et de n'avoir aucune utilité dans cette société. Avais-je de la valeur pour quelqu'un en ce monde? J'avais abandonné l'écriture espérant que ça ne devienne pas à ses yeux un justificatif de mes échecs. Désormais plus rien ne m'attachait au rêve. Ma vie ressemblait à un cauchemar.


Puis il est entré dans ma vie, le prince charmant, comme je l'avais prédit. Même mes rêves n'avaient pas eu la force de dépeindre une telle perfection. Il voyait en moi des qualités que je ne soupçonnais pas, je ne me trouvais nulle part plus jolie que dans ses yeux. Il m'a donné confiance en l'être humain, et plus encore, a réveillé en moi cette vieille théorie du conte de fée, que je croyais perdue à jamais.
Je commençais à toucher un peu au bonheur, mais quelque chose me manquait. Alors avec son soutien, je l'ai fait. Il y a un an jour pour jour. J'ai quitté ces études de droit qui avaient commencé à me détruire, pour une école d'arts, symbole d'un nouveau départ, et même d'une renaissance.
Mon père m'a ignorée pendant plusieurs mois. Pour lui, j'avais perdu la tête. J'étais égarée, vouée à chômer toute ma vie.
Je lui en voulais. Parfois il m'arrivait de le haïr, même, de me faire souffrir autant. Jamais personne ne m'avait fait aussi mal. Il m'avait rabaissée au possible, et craché au visage des mots que je n'aurais jamais cru entendre de sa bouche. Quand ma mère m'a soutenue, il lui en a voulu. Il a vu ça comme une conspiration. Pire, elle était le bourreau qui détruirait ma vie sous ses yeux.


Enfin, mon prince charmant, comme dans tout conte de fée m'a demandé de bien vouloir devenir sa femme, à genoux, sur la place Carnot, muni d'une sublime bague de fiançailles en diamants. On se connaissait depuis sept mois, mais j'avais toujours su que c'était lui.
Quand j'ai annoncé la nouvelle à mon père, après ces longs mois de mutisme, son regard a enfin trahi ses sentiments. Il était paniqué, il avait peur de me laisser partir.
Je savais qu'il adorerait l'homme de ma vie. « C'est le fils que tu n'as jamais eu, papa. »
Et effectivement, c'était le fils qu'il n'avait jamais eu. Sportif, drôle, et tellement cultivé. C'est aussi ça, un prince charmant.


Après ça, tout a changé. C'est là que notre relation père-fille a débuté. Mes études étaient restées un tabou, mais il me demandait comment j'allais, si mon fiancé allait bien, et si les préparatifs du mariage se déroulaient comme prévu. Il essayait même de s'intéresser à mes goûts personnels. Des choses qui paraitraient à tout le monde banales, mais si importantes à mes yeux.
Je commençais des études qui me passionnaient, j'étais amoureuse au possible, j'organisais mon mariage... Et j'avais une vraie relation avec mon père, je le voyais enfin rire... Ce fut l'année la plus heureuse de mon existence. Il ne parlait plus que de mon mariage. Je ne l'avais jamais vu si heureux.
Parfois il m'arrivait de repenser à ce qu'il m'avait fait endurer. J'avais besoin d'excuses. Je ne pouvais pas oublier tous les mots blessants qu'il avait eu pour moi. J'avais le sentiment de m'être battue toute ma vie pour un peu de reconnaissance de sa part, sans même qu'il s'en aperçoive. Chaque fois que j'avais essayé de lui dire, auparavant, j'avais éclaté en sanglots. A ses yeux j'étais faible. Une pauvre idiote qui ne parvenait même pas à s'exprimer. Il était le seul au monde à me faire pleurer. Devant lui j'étais tétanisée. Quand j'essayais de me dévoiler, il réussissait d'une parole à attraper mes sentiments à la volée pour les réduire en bouillie.
Je ne voulais pas aborder ce sujet alors que tout se passait si bien entre nous. Je le voyais rire, et pour l'instant c'était tout ce qui comptait.


Quand à quelques mois du mariage je me suis mise à stresser, il était là pour me rassurer. On se pose toujours beaucoup de questions. Et s'il pleut? Et si quelqu'un tombe malade? Et s'il arrivait quelque chose d'affreux juste avant?
«Ne t'en fais pas ma fille, quoiqu'il arrive, je te promets qu'on le fera ton grand mariage. Même s'il devait arriver une horreur. Tu n'as pas à t'inquiéter! ».
Je l'avais loué, mon grand château. Tout était enfin prêt. J'avais commandé ma robe de mariée, choisi le traiteur, les musiciens.
Je me souviens particulièrement ce jour, en voiture avec mon fiancé. Tout me paraissait si beau, si rose. « Notre vie est un vrai conte de fée! », lui avais-je dit. Ça avait quelque chose d'inquiétant, de voir ce ciel constamment bleu, sans jamais aucun nuage à l'horizon depuis si longtemps.



Mon père est décédé le jour où je suis allée récupérer ma robe de mariée. A un mois de mon mariage. A si peu de temps de mon conte de fée. Il était en pleine forme, n'avait que cinquante-trois ans. Une crise cardiaque. C'était aussi simple que cela.
Le mariage eut lieu, en petit comité, sans musique, sans réelle réjouissance, et sans père pour m'accompagner jusqu'à l'autel. Il pleuvait des cordes. On renonça à la location de notre grand château. Je vis mon rêve s'envoler en fumée.
Il était parti sans crier gare. Je ne pouvais croire que la mort ait pu le terrasser aussi facilement, lui, robuste comme il était. Je n'avais pas eu le temps de lui dire tout ce que j'aurais voulu, et à vrai dire, il n'y avait plus nul besoin d'ajouter quoi que ce soit. Car ce n'est que dans sa mort que je l'ai enfin compris. C'était pour ma reconnaissance, que lui, avait pris le risque que je lui en veuilles toute ma vie. « Un jour, ma fille, tu comprendras que je fais ça pour toi », disait-il.


Notre dialogue de sourd aura duré une vie.

Ce visage tuméfié, ce regard noir, ce sourcil hirsute qui sautille nerveusement, ces narines dilatées que j'avais tant haïs me manquent affreusement.
C'est en sa mémoire que j'écris ces quelques lignes, en espérant que où qu'il soit, lui aussi enfin me comprendra...
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MessagePosté le: Sam 16 Fév 2013 - 12:41    Sujet du message: Publicité

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Abdel
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MessagePosté le: Sam 16 Fév 2013 - 15:59    Sujet du message: Un dialogue de sourd Répondre en citant

Je suis estomaqué par ce réalisme en écriture, et tout triste à la fois.
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Yasmina ABBAR
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Balance (23sep-22oct)

MessagePosté le: Sam 16 Fév 2013 - 16:09    Sujet du message: Un dialogue de sourd Répondre en citant

Smile merci
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Humphrey
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Messages: 703
Vierge (24aoû-22sep)

MessagePosté le: Sam 16 Fév 2013 - 19:58    Sujet du message: Un dialogue de sourd Répondre en citant

Beau texte, à l'écriture simple mais efficace.
Je retrouve ce sens de la narration qui était ton point fort dans Zak et Lehla.
On devine qu'il s'agit d'un récit autobiographique. J'espère que ton conte de fée se poursuit avec l'homme de ta vie.
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Yasmina ABBAR
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Inscrit le: 12 Fév 2013
Messages: 33
Balance (23sep-22oct)

MessagePosté le: Sam 16 Fév 2013 - 20:09    Sujet du message: Un dialogue de sourd Répondre en citant

Merci beaucoup, oui le conte de fée se poursuit tout de même Smile
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monajani
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Messages: 1
Bélier (21mar-19avr)

MessagePosté le: Ven 23 Aoû 2013 - 08:53    Sujet du message: Un dialogue de sourd Répondre en citant

its seems a nice forum
great discussion


thanks for sharing
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Abdel
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Inscrit le: 08 Aoû 2008
Messages: 1 314

MessagePosté le: Jeu 29 Aoû 2013 - 00:46    Sujet du message: Un dialogue de sourd Répondre en citant

Not at all
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Humphrey
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Inscrit le: 24 Mar 2009
Messages: 703
Vierge (24aoû-22sep)

MessagePosté le: Dim 8 Sep 2013 - 18:04    Sujet du message: Un dialogue de sourd Répondre en citant

monajani a écrit:

its seems a nice forum
great discussion


thanks for sharing
You're welcome ! I hope to read more messages from you in the future.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 01:58    Sujet du message: Un dialogue de sourd

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