http://ecrire.clicforum.com 2011-07-26 Créations littéraires :: La diseuse de bonne aventure
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La diseuse de bonne aventure

 
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Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Ven 20 Juin 2008 - 21:47    Sujet du message: La diseuse de bonne aventure Répondre en citant

La diseuse de bonne aventure

Jeudi, jour de souk dans le village, à l'instar des autres villages qui ont leur propre jour de souk. Du lundi au dimanche c'est la rotation pour les marchands et hommes de métiers ambulants, trimbalant leurs biens, attirails et tentes à grands renforts de chariots poussés, de motos poussives et autres tacots préhistoriques chargés trois fois plus leur tonnage; par pluie et par beau temps.

Ce jour-là, la diseuse de bonne aventure était assise à sa place habituelle, celle qu'elle repère chaque fois entre un marchand de beignets et un coiffeur. Elle a déjà étalé sur une natte en jonc sa maigre marchandise. Elle est diseuse de bonne aventure mais tente aussi l'aventure du petit commerce.

Sur le couloir central de la natte, face au public, elle étalait son instrument de travail : un jeu de cartes. De part et d'autre, se mélangeaient des articles de beauté des plus traditionnels et des accessoires de bain maure. Du khôl pour noircir les cils et sourcils;du henné pour tatouer mains et pieds; du rouge à pommettes badigeonné sur des morceaux de poterie, qu'il suffit de toucher et appliquer sur les pommettes; du souak : une écorce pour frotter les dents; des pinces à épiler et des coupe-ongles. Des pierres- éponge et des frotte-dos ainsi que du savon gras noir : l'attirail du parfait usager du hammam ou bain maure. Mais également des parfums de contrebande, un paquet en plastique de riz, de l'eau de roses d'oranger et un encensoir empli du même liquide dont elle asperge ses clients en signe de bienvenue. Peut-être même pour se protéger de certaines odeurs infectes de femmes négligentes…

Assise en tailleur derrière sa natte, la diseuse plaçait inlassablement ses cartes devant elle en colonnes serrées, puis brouillait le tout et refaisait le même manège. Une manière d'exposer son métier aux passants qui soulevaient des nuages de poussières sur cet étroit passage du souk délimité par des séries parallèles de pics fixant au sol des tentes froissées et bariolées de marchands et hommes de métiers. Ce chemin commençait par les tentes des vendeurs de beignets affairés à produire des boucles de pâtes à une vitesse inouïe qu'ils glissaient sur leur bassin d'huile bouillante juché sur un monticule en terre cuite, et se terminait par les coiffeurs concentrés sur les tignasses ou les visages de leurs clients dont les regards furtifs sur le miroir fixé sur le mât central des tentes leur donnaient le torticolis.

La diseuse avait chaud dans sa djellaba serrée, malgré l'ombre d'un parasol large couvrant d'une ombre fraîche son étalage de fortune et sa tête encapuchonnée. Le soleil tapant fort de cette fin de matinée n'arrangeait pas les choses, sa corpulence non plus. Mais c'est un avantage dans son métier, car une diseuse maigrichonne inspirerait moins de confiance et ferait plutôt pitié. Le sachant fort bien, la diseuse tenait une posture fière et engageante, en faisant montrer exprès ses lourds bracelets en argent et ses pieds tatoués de henné. Un gros tatouage indélébile ente les sourcils, un losange, donnait à ce visage, couvert jusqu'au nez par un vaporeux voile gris, un air de sérieux et de détermination. Son portable, fixé à un ruban élastique en bandoulière, ajoutait une touche technique à son métier d'intermédiaire dans les affaires d'arrière cours dont seules certaines de ses habituées clientes en connaissent les soubassements.

De partout, jaillissaient des brouhahas et des senteurs que l'on pouvait écouter ou sentir distinctement on y prêtant attentivement l'oreille ou le nez . Un tintamarre propre aux souks, une magie orientale qui frôle la poésie symphonique d'un tableau parlant et transpirant de mille odeurs, œuvre d'une main de géant, posée à ses pieds d'argile.

Une cliente se présenta. La quarantaine, une djellaba fripée et délavée, des sandales en caoutchouc et un grand bébé serré à califourchon par un tissu sur le dos, et dont le nez coulait de glaires essuyées par une rapide et avide langue rappeuse.

Elle s'assit sur les talents en face de la diseuse, sans cérémonie de présentations, à part le "que la paix soit sur vous" de circonstance. C'était inutile. Toute personne qui s'accroupit devant la diseuse a déjà par ce geste signifié sa demande de ses bons et loyaux services.

- Voilà, Madame, mon mari est un ouvrier occasionnel, parfois c'est le ciment, parfois c'est le gypse, parfois c'est la peinture. Il fait sept métiers à la fois dans les constructions sans jamais rester fidèle à l'un d'eux. Il a sept enfants aussi, remarquez ce chiffre qui peut-être me porte malheur. Il m'apporte peu d'argent en fin de journées et parfois il découche en arguant du fait qu'on l'a retenu pour gardiennage du chantier. Je le soupçonne d'avoir un autre foyer, surtout qu'à chaque nuit, il se couche dès la fin du dîner et même l'explosion d'une bombe ne peut le réveiller. J'ai beau recourir aux services des sorcières, que le ciel nous en protège, aucune recette n'a eu d'effet, à part le rendre gravement malade de l'estomac. Que me dit l'avenir à propos de ma vie avec cet ingrat pour qui j'ai ruiné toute ma jeunesse ?"

La diseuse écoutait d'une oreille attentive cette tirade de détresse, tout en étalant ses cartes sur la natte. Il ne faut surtout pas interrompre le client, cela fait partie de la thérapie du métier. Le laisser se décharger de sa peine profonde, c'est la moitié du service après vente d'une diseuse qui se respecte et qui met un point d'honneur à faire guérir ses "patients" par eux-mêmes, en écoutant tout bonnement leurs "mauvaises aventures", avant d'en raconter de bonnes…

- Qu'est ce que tu fais dans la vie ma bonne dame ?

- Je suis placeuse de hammam, dit la cliente en faisant un mouvement vers la gauche pour que le gosse n'attrape pas un objet qu'il tentait vainement de saisir.

- -Ah! Je me disais aussi que tu sentais terriblement le bain maure, c'est agréable ! Mais on verra ça après, je fais de bon prix pour les produits de bain, tu sais. C'est pourquoi j'ai hésité aussi à t'encenser comme je le fais avec l'eau de rose. Je sens aussi que tu es une chic femme, encore belle et qui ne mérite pas un tel sort. J'ai beaucoup de solutions pour toi, tu n'auras qu'à choisir, et tu ne le regretteras pas. Ah ! cet ingrat de mari ! avoir une si jolie bombe à ses côtés, qui sent si bon et dormir à poings fermés! Quel con ! Mais voyons d'abord ce que disent les cartes.

Son jeu de carte est un jeu espagnol de quarante cartes, avec lequel on joue au Maroc la Ronda, le Touti et le Rami, trois passe-temps très populaires dans ce pays.

Le nom des cartes évoque à l'oreille un vague espagnol retouché du dialecte local: "le ray", "la sota" et le "cabal" sont en fait le roi, le valet et le cavalier. Le valet est considéré comme féminin, la "sota". Le jeu contient quatre séries de cartes numérotées de 1 à 7 où figure pour chaque série un nombre équivalent de dessins. La série "oros" représentant des pièces de monnaie en or, la série "bastos" avec des bâtons, la série "copas " avec des coupes et la série "espadas" avec des épées. Oros et copas ont conservé leur nom d'origine, mais bastos et espadas sont dites "khal" et "chbada". Le roi, le valet et le cavalier se discernent dans chaque série par la figurine portée sur la main.

Ils sont également des personnages importants dans la prédiction de l'avenir chez la voyante à la carte. Toute une symbolique est à déchiffrer par la seule juxtaposition des piles de cartes.

Ainsi dans le lot du cœur on peut interpréter l'interposition d'une "sota" entre une autre "sota" et un cavalier ou roi, comme un signe d'intrusion d'une nouvelle prétendante, surtout si le cavalier tourne le dos à la "sota".

Les "copas" constituent des signes d'un bien qui viendrait ou d'un bien qui s'en irait selon la disposition des cartes. Il va s'en dire que les "oros" évoqueraient la richesse qui ferait de même.
Les "espadas", épées, peuvent indiquer la mort ou une séparation, tandis que les bâtons peuvent constituer des bâtons dans… les roues ou des tracas mineurs de santé ou autres.

La diseuse à tout faire remit à Fatiha deux cartes : une "sota" qui allait représenter la pauvre femme et un "cabal" représentant son mari. Elle lui demanda de les baiser et de les poser sur son cœur. Chose que fit Fatiha avec beaucoup de conviction, priant Dieu de donner la baraka à la voyante pour qu'elle puisse découvrir le pot aux roses des agissements supposés louches de son " piètre " mari. Elle ramena d'un coup sec le tissu qui emprisonnait son fils pour voir pourquoi il ne bougeait plus. Il s'était endormi, bouche ouverte et passive devant la promenade de trois mouches, la tête ballante sur le côté, sans doute dans les bras de Morphée sous l'effet des bonnes paroles de la diseuse. Celle-ci, fourra les deux précieuses cartes dans l'ensemble, mélangea plusieurs fois en maugréant des mots mystérieux, leva un rapide regard vers le ciel, porta sa main à son front puis à ses lèvres (un signe d'invocation divine sans doute) et se mit au travail.



La radoteuse, répartit son jeu de cartes en trois piles, dos à l'extérieur, devant la curieuse sur son avenir.

- Maintenant, dit-elle à celle-ci, tu poses ta main droite à plat successivement sur les trois piles en disant : voici le contenu de mon cœur, voici le contenu de mes préoccupations, et voici ce que dieu me prévoit.

- D'accord ma bonne dame. Voici le contenu de mon cœur, voici le contenu de mes préoccupations, voici…

- Non, pas comme ça, pas sur la même pile. La première pile est pour le cœur, la deuxième pour les préoccupations, la troisième pour le résultat final.

- Ah, oui ! je comprends, dit la plaintive en s'exécutant parfaitement.

- Eh bien tu comprends très vite ma chère ! tu es jolie et intelligente à la fois ! pas mal de gens que je connais ne demanderaient qu'à se mettre à tes pieds ! Tu t'appelles comment déjà ?

- Fatiha

- Un joli nom qui exprime le contenu de celui qui le porte. Fatiha, l'ouverture, que Dieu t'ouvres les portes de l'avenir! Déjà ton nom est porteur de promesses. Ton esprit d'ouverture, si je puis dire, pourrait te rendre bientôt une femme heureuse et aisée, lui susurra-t-elle en souriant et clignant d'un œil plein de sous-entendus.

Tout allait donc dépendre de l'emplacement des deux cartes, bénies , dans l'ensemble. Fatiha sera -t'elle près de son mari, ou une intruse va l'accaparer sur le papier? Des pièces en or ou une coupe seront- t'elles à portée de sa main? Et si jamais c'est une épée ou un bâton de mauvais augure?

La professionnelle en cartes étala lentement chaque pièce, à l'endroit, en commençant par le lot du cœur. Elle allait interpréter chaque lot à part : les problèmes du cœur, ceux de tous les jours et enfin ce que l'avenir apporterait.

-ha, ha ! dit –elle, tu n'es pas sortie dans ce lot du cœur! Mais voilà ton mari qui s'amène sur son cheval blanc, avec, à ses côtés, cette jeune femme, trapue, aux yeux verts et à la longue chevelure! Regarde ! Ils sont face à face ! Et ils semblent se savourer des yeux !

-Tiens ! te voilà enfin sur le lot des tracas! mais je n'en vois pas pour toi. Au contraire, je vois un avenir tout blanc qui s'approche. Regarde cette coupe ! un lot de biens te parviendra incessamment ! Et cet homme à ta droite, à qui tu tournes le dos, il faudrait lui parler! La coupe est juste devant lui, c'est donc par lui que viendra la richesse et le bonheur. Ne lui tourne plus le dos, attention, sinon tu perdras la chance de ta vie ! Il n'y a qu'un seul ennui, c'est cet "as"en bâton qui me turlupine ! Que vient-il faire derrière toi, alors que devant toi il y a la coupe toute pleine !
C'est bizarre…

Pendant ce temps, chez le vendeur de beignets, un homme tout blanc de gypse de ses bottes en plastique jusqu'à sa maigre chevelure, le regard hagard, l'air fatigué et tout en sueur, mangeait debout et vite, l'air pressé d'en finir avec un beignet tout chaud qu'il peinait à avaler, avant d'aller rejoindre son boulot aux environs du souk. Maigre pitance pour un homme appelé à fournir des efforts physiques.

Son regard absent balayait sans voir les alentours. Cependant, un mouvement anormal d'un porteur de caisses de légumes retint malgré tout son attention. Le porteur, en trébuchant manqua de s'étaler sur une femme accroupie, dos au passants, avec son bébé sur le dos. Il cessa brusquement de mastiquer. Une femme? Un enfant ?

-Mais c'est ma femme, se dit-il à haute voix, qu'est ce qu'elle fou devant cette entraîneuse ?

Il connaissait tout le monde dans le coin pour être maintes fois venu avaler son mets préféré et peu coûteux. Son sang n'a pas eu le temps de faire le fameux tour unique et complet, que déjà il se précipitait vers sa femme, hors de lui, tout en colère extériorisée. Manquant à son tour de renverser pas mal de monde, il arriva à se frayer son chemin et sans crier gare assena un lourd coup de poing sur la tête de sa femme. Celle-ci culbuta sur les produits sur la natte, poussant un cri rauque. Le bébé se réveilla avec fracas et entonna une mélopée de pleurs stridents et saccadés.

Le honni mari flanqua ensuite un grand coup de pied sur les produits achalandant la natte, lesquels s'éparpillèrent tous azimuts au grand désespoir de la prêcheuse de bonne aventure qui sans mot dire se saisit de son portable et entra en communication à voix basse en couvrant sa bouche d'une main, tout en se drapant dans sa dignité.

- Sale garce, dit l'infortuné à l'adresse de sa femme qui se relevait les yeux ronds de surprise, moi je trime comme un diable pour arriver à joindre les deux bouts et toi tu passes ton temps à courir les bonnes femmes pour m'ensorceler ou me faire ingurgiter tes infâmes potions! Tu crois que je ne suis pas au courant de tes méfaits ? Tiens sale pute de ta mère !

Un violent coup de pied au postérieur de la respectable épouse, qui déjà entamait une fuite salutaire, la fit tomber sur les genoux. Elle se releva au milieu de l'attroupement et s'en alla précipitamment en mêlant ses cris de terreur aux pleurs encore plus amplifiés du bébé terrorisé.

Des badauds empoignèrent l'enragé qui faisait mille efforts pour se dégager afin d'achever de calmer sa bouillonnante douleur interne.

Deux représentants de l'ordre, surgis de nulle part, ceinturèrent le futur inculpé, lui passèrent des menottes et le traînèrent sur l'étroit passage subitement dégagé sous le regard de l'assistance occupée à hausser des épaules et à se taper une main dans l'autre en signe d'incompréhension et d'impuissance.

L'homme au sept métiers et enfants ne comprenait pas ce qui lui arrivait . Il se laissa faire docilement sans mot dire, le cœur battant à se rompre, la sueur perlant sur son front, abattu et haletant, au bord de la syncope.

La diseuse ne s'était pas trempée d'aventure.
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MessagePosté le: Ven 20 Juin 2008 - 21:47    Sujet du message: Publicité

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