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Au souffle du noroît...

 
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LAMY Jacques
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Capricorne (22déc-19jan)

MessagePosté le: Ven 4 Sep 2009 - 12:55    Sujet du message: Au souffle du noroît... Répondre en citant

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Au souffle du noroît...


Nous sommes en septembre 1943, à la redoutable période équinoxiale, dans une petite crique piquetée de crocs rocheux des Côtes d'Armor.
La France est alors sous l'occupation de l'armée allemande.
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Avons-nous des nouvelles du large ?
— Non, pas encore, je vous informerai quand nous pourrons partir.

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Le questionneur, au léger accent britannique, porte un gros pull-over, trop large pour lui, et un pantalon militaire recouvrant des bottes de cuir. Le visage impassible, il semble quêter le moindre éclat lumineux qui percerait l'espace sombre d'une nuit sans Lune. Son interlocuteur, un robuste quinquagénaire, la casquette de marin masquant en partie de longues mèches grises, fait montre de la rassurante sérénité des gens de mer.
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Ils sont là en attente au milieu des galets. Un peu en arrière, on devine la présence de quatre individus dont une silhouette féminine identifiable par la chevelure flottant au vent. Le vaste déferlement du ressac assourdissant qui fluxe à quelques pas de là, lèche la carène d'une barque dansante, arrimée, dont la forme se dessine à peine dans l'obscurité.
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······

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Une semaine auparavant, le patron-pêcheur de la scène évoquée, Kerjan, déguste un chouchen au "Café du Matelot", repaire aux souvenances de ces vieux bourlingueux retrouvant en ce lieu un secret de jouvence.
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Kerjan surveille discrètement les allées et venues des clients, car, "on" lui a donné rendez-vous. Il n'a jamais rencontré cet émissaire. La place, qui lui avait été assignée en ce café, comme par hasard était libre à son arrivée. Dans un coin, un chat sommeille, roulé en boule. Sur les toiles cirées, marquées du fond des pots, des ancêtres sont accoudés : ils se chantent leur Mer en sirotant la gnole.
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Une jeune femme, de petite taille, le visage fin, brune aux yeux d'améthyste, pénètre dans la pièce enfumée de multiples bouffardes. Le brouhaha s'apaise un instant puis des exclamations fusent :
"Anne, ma chérie, comment va le père ? — T'as toujours pas trouvé de viking pour te marier ? La patronne et une assiette t'attendent, Anne..."
L'interpellée embrasse tout le monde, les jeunes, les vieux, caresse le chat qui s'étire, repousse gentiment des mains aventureuses de matelots un peu..."gris", passe son joli minois au seuil de la cuisine en disant : "j'arrive !", les cris de joie des femmes lui répondent... Elle se tourne alors vers Kerjan, et, comme s'il s'agissait d'une vieille connaissance, lève les bras au ciel, s'approche, et prend un siège paillé, face à lui :
Pêchez-vous toujours l'encornet, Monsieur Kerjan ?
Pour toute réponse, fermant à demi les yeux, le patron–pêcheur lui sourit : ce marin a soudain rajeuni de vingt ans...
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Après le repas, Kerjan quitte le "CAFÉ DU MATELOT". Errant sur le petit port, il se remémore les vers du poète :
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De leur démarche chaloupée,
Semblant sortir par la coupée,
Ils quittent à regret cet intime troquet.
Puis, coudes appuyés au parapet du quai,
Ils rêvassent, bouffarde en main, les traits pensifs
Aux doux balancements de houle des esquifs...

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······

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Dans la crique où patiente le petit groupe, deux hommes encapuchonnés viennent d'apporter un émetteur-radio sur magnéto. Un message codé en morse est envoyé et la réponse crachote un instant plus tard : l'émission et la réception ont duré moins de cinq minutes. L'un des radios fait des doigts le "V" de la victoire. Les deux hommes désinstallent le matériel et partent dans la nuit, silencieux, après un signe d'adieu de la main.
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Toujours pas de nouvelles du large ? questionne aussitôt, pour la seconde fois, le Britannique.
Si, et elles sont bonnes ! La mer est forte et les sous-marins allemands, les U-Boots, ne peuvent remonter en surface pour la balayer de leur phare puissant, ni l'observer au périscope - les bâtiments de surveillance naviguent loin au large. De plus, je sais que les nouveaux détecteurs implantés sur les côtes, qu'ils appellent radars, ne peuvent nous capter : la barque est trop basse et les écueils, que je suis un des rares à bien connaître, forment autant de leurres
Enfin, la forte houle tranquillise l'ennemi qui pense que seul un marin fou oserait s'aventurer en mer par une telle nuit ventée ; or, justement, je suis ce marin fou...
— Nous adorons les marins-fous, savez-vous, dans la Royal Air Force ?
— Le matériel est à bord, nous n'avons plus qu'à embarquer. Équipez-vous d'ores et déjà de votre gilet de sauvetage. Nous n'avons pas d'armes ; cela ne servirait à rien si nous étions surpris la nuit. Mais de jour, mes chaluts seront un alibi plus crédible, même si...
Nous partirons au moteur, car avec l'effet d'écho sonore sur les rochers, nous ne craignons pas d'être localisés, ensuite nous naviguerons à la voile, aidée du moteur à faible puissance, jusqu'aux eaux territoriales anglaises.
À ce moment là nous progresserons à nouveau uniquement au moteur. Depuis 1941, j'effectue ce trajet une fois tous les deux mois, sans la moindre anicroche sérieuse, mais avec quelques frayeurs.
— "Captain", qui sont les autres ?
— Tout d'abord, Yves, celui qui me seconde à la manœuvre, et reviendra avec moi - deux émissaires qui vont rendre compte à Londres - Anne, que vous connaissez, qui restera en terre anglaise, car elle a échappé de justesse hier au filet tendu à Saint Malo par la Gestapo : c'est cette fois-ci le dernier sauvetage de la centaine qu'elle a effectuée...

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Tout le monde s'installe au mieux. Kerjan et son matelot parent à la manœuvre et dégagent l'amarre.
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Une fois la barque en pleine eau, l'assistant s'y reprend à plusieurs fois pour lancer le moteur qui toussote puis démarre en pétaradant. Les passagers se regardent, effarés, tant le bruit s'amplifie rompant le silence de la nuit. Aussitôt, des fusées éclairantes explosent dans le ciel au loin, et des salves d'armes automatiques se déclenchent sur des rochers à grande distance de l'embarcation. Des rayons lumineux fouillent la surface de l'eau dans la direction opposée. Kerjan d'un geste victorieux de la main confirme aux passagers la pleine réussite de son plan.
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Le régime moteur au ralenti, Kerjan, en marin expérimenté, fait louvoyer l'embarcation entre les écueils. Les passagers inquiets, sauf Anne la Bretonne, constatent la réalité du danger lorsque l'embarcation les évite.
Le mat de fortune est dressé, la voile, de teinte sombre, se déploie. La barque, qui fend de son étrave les lames, progresse en toboggan de crêtes en creux. Personne ne dit mot dans ce déplacement en bascule. Le chant de la mer et le sifflement du vent couvrent le bourdonnement du moteur. Il faut tenir ainsi plusieurs heures de haute mer, en espérant que l'aventure projetée s'accomplira sans aléa.
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L'officier anglais raconte aux passagers, ou plutôt hurle, de façon entrecoupée pour couvrir le tumulte marin, les péripéties de son saut en parachute : - lorsque son chasseur "Spitfire" a été abattu par la "Flak", artillerie anti-aérienne allemande, au-dessus de Langanerie, en Normandie - son errance clandestine, pour échapper à l'ennemi, facilitée par sa connaissance de la langue française. L'aviateur achève son récit par le sauvetage in extremis opéré par les Résistants, dont Anne, avec succès alors que, épuisé, il allait être pris par une patrouille aux abords de Saint Malo.
Anne semble dans ses pensées.
Les deux autres passagers écoutent distraitement, surtout préoccupés à bien s'agripper...
Kerjan scrute la nuit, au sommet de chaque crête, comme s'il s'attendait à un événement. Yves est à la manœuvre, aux ordres stricts du patron pour diriger l'embarcation sur un point précis repéré en mer.
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Le ciel nuageux se déchire et quelques étoiles clignotent. Une masse sombre semble surgir à quelques encablures et soudain un disque lumineux éblouissant enveloppe l'embarcation et ses passagers. Puis, le phare réduit son éclat, s'allume et s'éteint à plusieurs reprises.
Ils nous demandent de stopper sur place, un canot va nous aborder, dit calmement Kerjan.
Nous savions que nous devions être interceptés, murmure Anne, mais nous ne voulions pas en parler, craignant une tragique déception.
— Quelle interception ? Vous m'avez livré à l'ennemi ! Je ne me rendrai pas comme ça !
s'écrie l'aviateur anglais, le regard fou, en pointant un revolver d'ordonnance sur Anne.
L'effet de surprise est total. Mais la houle soulève la barque au moment où il tire. Avec un bel ensemble Kerjan et Yves plongent sur le désespéré, le déséquilibrent, le désarment. Yves le maintient sans brutalité.
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Anne, très pâle, gît au fond de l'embarcation.
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Un canot à moteur aborde la barque et les fusiliers-marins entourent immédiatement les passagers.
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Le lieutenant "Améthyste", demande, en français, l'officier. Kerjan lui montre Anne inanimée. Des ordres brefs sont donnés... en anglais. La jeune femme est emportée rapidement après des premiers soins.
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Squadron Leader Harry Flint ? l'aviateur comprend alors sa méprise et se tient la tête dans les mains. Kerjan, plein de compassion le prend par le bras et l'entraîne dans le canot aux armes de la Royal Navy :
Anne n'est que légèrement blessée, heureusement. Si nous avions voulu vous livrer nous n'aurions pas risqué ainsi inutilement notre peau... Être recueillis avant les côtes anglaises est un impératif, car, à cause du poids, nous n'avons pas assez de gas-oil pour maintenir notre route dans une mer grosse, et à la voile seulement nous allions à une mort certaine en nous jetant sur les récifs... Avec une forte probabilité d'être coulés avant d'y parvenir, et cela dès le petit jour par vos amis de la RAF ! Voilà pourquoi...
— I'm ashame !

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Après les passagers et les militaires, le canot et la barque sont hissés à bord de l'escorteur.
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······

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Avez-vous reçu des nouvelles du large ? demande un officier de la Kriegsmarine au radio de service en poste à Brest.
Un de nos U-Boot vient de torpiller un aviso britannique. Celui-ci est en train de couler près des côtes anglaises. Il venait de recueillir une embarcation : probablement des rebelles français...
— Des survivants ?
— Les embarcations de sauvetage ont été mises à la mer et la Royal Navy a dépêché des secours. C'est tout ce que nous savons, Oberleutnant zur See...
— La RAF va intervenir rapidement : nous ne pouvons donc rien faire pour eux.

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Jacques LAMY
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Extrait du recueil : "Vous aurez de mes nouvelles !" de J. LAMY édité par "Les Nouveaux Auteurs"
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Dernière édition par LAMY Jacques le Ven 18 Sep 2009 - 10:00; édité 1 fois
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MessagePosté le: Ven 4 Sep 2009 - 12:55    Sujet du message: Publicité

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Abdel
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MessagePosté le: Ven 18 Sep 2009 - 00:53    Sujet du message: Au souffle du noroît... Répondre en citant

En effet, mieux vaut être dans sa baignoire par ce "sale" temps en mer.

Une nouvelle écrite à la limite de la perfection pour mon humble appréciation . C'est du grand style , très tavaillé et des moyens d'expression épousant parfaitement le récit. Les grands moyens de Lamy quoi ! du sérieux et du consistant. La grande littérature.

La technique , bien Lamyenne (attention pas la mienne, loin de là, d'ici, et d'ailleurs) d'opposer des tableaux et d'inverser les rôles donnent toujours des résultats inattendus.

Une nouvelle qui donne la mesure de l'ampleur de la capacité de l'auteur à s'investir dans le beau et l'artistique tout en racontant une histoire.

Raconter avec art consommé.


Une toute petite remarque d'omission :

Mettre sans doute au pluriel :

"Avec un bel ensemble Kerjan et Yves plonge sur le désespéré, le déséquilibre, le désarme."

Quant au sublime morceau de poème qui vient à point, ne cherchez pas loin l'auteur, c'est du Lamy pur .
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LAMY Jacques
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Capricorne (22déc-19jan)

MessagePosté le: Ven 18 Sep 2009 - 10:01    Sujet du message: Au souffle du noroît... Répondre en citant

Merci, Abdel, j'ai procédé aux rectifications qui 5posé !
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 17:39    Sujet du message: Au souffle du noroît...

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