http://ecrire.clicforum.com 2011-07-26 Créations littéraires :: PRIS SUR LE FAIT !
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PRIS SUR LE FAIT !
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LAMY Jacques
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Capricorne (22déc-19jan)

MessagePosté le: Ven 2 Oct 2009 - 12:20    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

J'ai retrouvé la version concourante de ce court roman au complet. je vous le livre tel quel, les anciennes coquilles vraisemblablement supprimées, mais avec plein de nouvelles fautes à déceler. je vous souhaite bonne lecture et... bon courage !
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Un roman qui nous transporte au cœur de la décennie1920-1930 dans une jeune Amérique du Nord, en découverte de sa puissance industrielle et novatrice. Le pays se développe à grande vitesse, usant de l'exploitation des classes populaires urbaines misérables, en révolte (Cleveland). L'État fédéral semble aussi abandonner parfois ses campagnes (Nevada) aux gangs qui pratiquent racket et l'appropriation des terres. À cette époque de la "prohibition", les "bootleggers" (distillateurs de whiskies) régnant sur les "speakeasy" (débits de boissons clandestins.) tentent par leurs méthodes violentes hors la loi et la corruption de créer un état dans l'État, Mais, l'élite policière, représentée par des Brigades Spéciales, notamment, profitant de la guerre des gangs, saura annihiler leurs tentatives trop voyantes de prise en main des populations locales et ramener une relative sérénité de vie dans les campagnes. Le personnage principal, le narrateur, un "enfant du siècle" aux États Unis d'Amérique, consacrera sa jeunesse à la survie d'une famille à l'épreuve de ces temps, et se sauvera du désespoir par la pratique de sa passion : la peinture (École de John Marin, le néoréalisme américain.).
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"HAPPINESS CITY"

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Je voudrais surtout rendre hommage à Rob, mon frère, et au Lieutenant de police Doherty.
Je narre ce récit pour que nos descendants prennent conscience du devoir accompli afin qu’ils exercent leur pleine liberté...
Il est temps aujourd’hui : j’ai soixante-six ans. Je me suis englué en ma ville natale où un ancêtre a édifié notre maison. Isabelle est maintenant grand-mère, et Maud se remarie.
Je parle de l’époque avec mélancolie uniquement parce que j’étais jeune alors. Je trouve beaucoup mieux la cité d’aujourd’hui dans sa splendeur de 1964...
Car, j’ai peu de regrets de mon triste passé, sauf des jours magnifiques où j’ai connu Anny... Mais bien sûr qu'il s’agit de l’amour de ma vie !
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Nos aïeux se sont ancrés dans le NEVADA en conquête de l’Ouest, il y a bien longtemps. Il leur fallut vaincre les Montagnes Rocheuses pour s'y établir et conquérir leur liberté de citoyens sur les plateaux, par l'élevage du bétail et les cultures céréalières, disputant ce territoire à la tribu amérindienne qui s'y était réfugiée : les Shoshones. Ils s'acharnèrent sur les parties arides de cette terre en les irriguant. Ils participèrent ainsi à l'essor de ce nouvel État.
"Mon" NEVADA ? C'est la rivière Humboldt, le désert de Forty-Mile, la belle vallée de Thousand Springs et encore le canyon de High Rock et aussi Carson Pass ouvert sur la CALIFORNIE......
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Nous, les Barns, formions une famille unie, tous les six à notre grande table aux repas. Je suis l’aîné de quatre enfants, j’avais vingt ans.
Je m’appelle Louis. Après venait Isabelle, seize jolis printemps, puis notre frère Rob, douze ans, grand protecteur de la petite Maud, six ans, qui nous menait déjà tant à sa guise.
Élevés librement dans le respect des lois, nous pouvions tous les quatre espérer de la vie... J’étais doué, c’est vrai, pour suivre des études. Mes parents n’en avaient pas vraiment les moyens, car le commerce nous faisait tout juste vivre. Le Père et la Mère tenaient un "grocer’s shop" (l’épicerie dotée de multiples rayons.) Je les aidais : comptes, commandes, livraisons. Je me consolais en peignant des paysages lorsque, le dimanche, nous tous pi-que-niquions et en espérant que Rob, brillant élève, deviendrait plus tard di-plômé d’une université : ce sera ma revanche.
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Nous vivions plutôt chichement mais heureux...
Nous puisions l'eau du puits derrière la maison. Suspendue au plafond, une lampe de cuivre nous éclairait le soir, et l'âtre nous chauffait. Nos repas s'égayaient des produits du jardin que nous cultivions à nos "moments perdus". Mère "se reposait" en reprisant les nippes…
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Et cela se passait en 1918. Nos vies ont basculé avec les Flannagans entrant dans la boutique, ouverte tard le soir.
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Mais je vais bien trop vite en mon besoin d’écrire.
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Le nom de cette ville est "HAPPINESS CITY", elle est située dans le beau et rude NEVADA, près de WELLINGTON. Nom curieux de bourgade aussi déshéritée, divisée, à l’époque, en quartiers riche et pauvre. HAPPINESS CITY ne ressemble plus du tout à la vieille cité quarante ans en arrière. Elle s’est agrandie et comme... "aseptisée"... C'est le bourg le plus fleuri de tout le comté. La ville est éclairée à l'électricité depuis un quart de siècle et chaque habitation possède l'eau courante : je vis en citadin, non plus en vieux trappeur. Mais ces "années 20", en dépit de l'expansion économique considérable de certains secteurs débutants (cinéma, automobile, radio, chimie), ont été difficiles pour tous les États de l'Union et particulièrement pour les régions purement agricoles et pauvres comme notre Nevada ou celles à vocation surtout industrielle, comportant une population ouvrière déracinée, miséreuse et épuisée, telles l'Ohio et le Massachusetts... Je me souviens des affrontements sociaux de Boston et des attentats anarchistes de Seattle, évènements dont nous apprenions la survenance bien après coup dans notre Far-West..
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Je reprends maintenant le cours de mon récit.
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Le grocer’s shop était implanté chez les pauvres, et le Père notait sur un petit carnet les dettes courantes de notre clientèle qui s’en acquittait, en principe, lors des rentrées d’argent. Des retardataires juraient de rembourser... et Père leur donnait de quoi survivre encore. Mais il restait toujours, des feuillets en arrière, des noms et des chiffres non encore rayés et qui ne le seraient probablement jamais.
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Et face au grocer’s shop, se trouvait un vieux "pub" tenu par un homme chenu dit "Pap' Johnny". Nous avions de bonnes relations, car ce bar accueillait les époux de ces femmes dont les noms s’inscrivaient sur le fameux carnet. Bien des maris étaient notés sur une ardoise ; Pap' effaçait certains "petits" d’un coup de manche pour faire un peu de place aux nouveaux endettés ! Les villageois pauvres se sentaient bien Chez Pap'...
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LES "FLANNAGAN(S)"

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Dick Flannagan et ses "employés" s‘installèrent à HAPPINESS CITY en 1920, venus d’un autre état, en achetant comptant une ancienne hacienda avec un entrepôt près de notre secteur. Ce personnage créait ainsi une entreprise "Emballages-Transports". C’était à ce titre qu’il traitait ses affaires... A ce jour, on dirait c’est de l’import-export. Mais personne, au début, ne s’étonna du mystérieux transit effectué chaque nuit dans le sombre entrepôt, car les divers trafics, dont celui de l'alcool, étaient devenus courants à cette époque dans tous les états de l'Union. Il faut rappeler que l'immigration irlandaise et écossaise, ayant apporté aux États-Unis, dès le XVIIIè. siècle, son savoir-faire dans le domaine de la distillation des céréales, prospérait en toute légalité du commerce des alcools. De telles installations avaient la plupart du temps un caractère familial.
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Mais, en 1915, certains mouvements politiques et religieux, manifestant alors publiquement leur désapprobation à ces pratiques commerciales, demandèrent la fermeture des "saloons" qui ne "généraient que débauche et délinquance". La loi de la "Prohibition" de 1919 entra en vigueur en janvier 1920, mais n'eut pas l'effet escompté. Non seulement cette loi ne permit pas de stopper la consommation alcoolique, mais elle favorisa a contrario la distillation et la vente clandestines. Cet interdit (qui perdura jusqu'en 1933) suscita des vocations nouvelles pour de somptueux profits à bien des trafiquants-vendeurs de produits devenus rares, donc cher.
Dick Flannagan, bien entendu, s'adonnait à cette activité du banditisme : "bootleggers" (fabricants) et "speakeasy" (débits de boissons clandestins.)
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En ce temps, les États érigeaient bien des lois dont le module d’élasticité dépendait fortement de la générosité des grands contrevenants envers le "commis de l'État".
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Flannagan était la "brute civilisée" : un rouquin de taille moyenne au regard fixe reflétant l’inflexible volonté de l’homme. Sympathique au premier abord, il intriguait, affichant un large sourire permanent. Ensuite, on notait que la marque d’intérêt s’adressait aussi bien aux cailloux de la route qu’au bout de sa bottine ou à son vis-à-vis. Ses "employés", latins, rustres endimanchés à l’allure de porte-flingues en service, paraissaient être plutôt des truands de haute volée. Tous se déplaçaient à bord de berlines "Ford" récentes.
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Nous apprîmes un jour, suivant les commérages, qu’aucun crédit n’était plus fait par Pap' Johnny et que son lopin de terre avait été vendu pour une bouchée de pain à des gens du pays. Pap' Johnny fermait tard et élevait ses tarifs : Chez Pap', fraternité n’était plus qu’un vain mot. La plupart des gens de l’entrepôt, "les Flannagans" comme on les appelait alors, toujours bien habillés (on n’aurait jamais dit des ouvriers d’usine) et qui restaient farouchement entre eux, entendaient consommer gratis... "Servir gratuitement ceux-qui-peuvent-payer, ça n’était pas de Pap' Johnny", comme disaient les gens.
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Une nuit, alors que Père faisait les comptes, des coups discrets frappés au volet de la porte lui fit ouvrir à Pap' Johnny, apeuré, qui s’engouffra vite dans notre magasin.
Tu crains donc d’être vu ? interrogea mon Père.
Oui ! Je veux te causer seul, dit Pap' d’une petite voix cassée, à peine audible.
Aucun danger ici...
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Je couchais, près de la salle, dans la réserve. J’entendrai donc tout. Le Père le souhaitait parce que, devenu orphelin assez jeune, il avait trop souffert de son inexpérience. Il voulait que son fils aîné soit consciemment le grand protecteur de la famille, après lui. Autrement dit, que je sois au courant de tout, car il avait en moi totale confiance. Alors, l’oreille au mur, je restai dans ma chambre, à l’affût des mots échangés dans cette salle...
Je suis bien ruiné Barns, Flannagan me rackette !
Si j’en parle, ils me tuent ! Ces vampires m’épuisent ! Une vie de travail pour aboutir à rien ! Toi que ferais-tu, Barns, dans un cas de racket ?
— Immédiatement, j’irais tout raconter à Pat Doherty, ça l’intéresse bien sûr
, dit Père en lui versant à boire.
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Dans mon émotion en écrivant ces lignes, revivant les scènes passées de près d'un demi-siècle, j’ai oublié un des personnages importants de mon récit : le Lieutenant Pat Doherty. Les enfants l’appelaient "Le Lieutenant qui mord". Il avait quarante ans et vingt ans de service. Doherty avait le faciès d’un méchant dogue et il usait de son aspect comme d’une arme. Lorsqu’il souriait, on oubliait sa laideur.
Conciliant avec tous les honnêtes gens, il savait être aussi brigand que les gangsters, seulement quand il le fallait, bien entendu...
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Autrefois le quartier riche était protégé par la police locale, plutôt efficace, contre les exactions de toute nature. Puis, aux ordres du Lieutenant Pat Doherty, ces forces, étoffées de nouveaux effectifs, se déployèrent aussi dans le quartier des pauvres. Certains chuchotaient que le Lieutenant était aussi investi d’une mission fédérale.
J’irai voir Doherty, tu es dans le vrai, Barns ! Dès demain, je vais le voir !
Et Pap' Johnny nous quitta un peu moins désemparé.
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Des voix l’interpellèrent bruyamment dans la rue :
Hé ! t’as bouclé bien tôt ce soir, hé, Pap'Johnny ! C’est que nous avons soif, tu le sais, Pap' !
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Et le lendemain, les premiers consommateurs trouvèrent notre Pap' Johnny pendu dans son bar. Tout y était propre, pas de trace de lutte. Et, de plus, ce désespéré avait bien replacé le tabouret bancal... après s’être pendu !
C’est un vrai crime mal camouflé en suicide, nous dit le Lieutenant Pat Doherty, bien fort, puis, plus bas : "on" nous le fait nettement savoir...
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Père prit à part l’officier de Police, lui contant en détail la soirée de la veille. Celui-ci rétorqua sans ambiguïté :
Le gangster doit être pris la main dans le sac : sans concordance des témoins que puis-je faire ? les commerçants, pour la plupart, sont rackettés ; ils se tairont, par peur, causant ainsi leur perte. Ce que j’ai obtenu dans un autre quartier, je le réussirai ici... au prix du sang !
Mais quand ? Demain ? Dans un mois ? Dans un an ou plus ? J’ai dix ans devant moi pour transformer la ville.

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La mort de Pap' Johnny pétrifia le village.
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Flannagan se porta acquéreur du vieux pub de Pap' Johnny, vendu aux enchères publiques, en payant comptant la somme sans sourciller, car personne n’osa lui disputer la mise. Un de ses hommes de main en devenait le gérant.
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En mémoire de "Pap' Johnny", je continue, s’écria Flannagan et le bar rouvrira ses portes à tous, bien sûr, et "à crédit ouvert !"
Il veut dresser les gens contre les commerçants dans un tout premier temps, murmura Doherty, ensuite... il se fera "rembourser" son crédit !
Mais les gens d’ici sont pauvres ! dit le Père.
Oh ! mais il trouvera d’autres monnaies d’échange : il y a de jolies filles dans les familles...
— Alors, tout est perdu !
— Non, mais c'est la vraie guerre !

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Flannagan transforma le pub de Pap' Johnny en un club "moderne" nommé "The Paradise", avec décoration, spots, musique et … "danseuses".
L'ex-bar devenu "club" se trouva ainsi scindé en deux parties : l’une estimée "de classe", réservée aux seuls riches de chez nous, forcément, mais aussi d’autres villes, la seconde, ouvrant face à notre grocer’s shop, destinée à l’humanité pauvre d’ici.
Le Lieutenant avait deviné juste, hélas !
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Alors que j’accrochais, un soir, tous les volets, Ginger, un Flannagan, et un autre sbire, dont j’ignorais le nom, les visages fermés, pénétrèrent dans le magasin d’un pas rapide. Bob Ginger était "le second couteau", pardon le "premier contremaître", de Dick Flannagan. Nous étions affairés tous dans notre boutique, excepté ma sœur Maud qui suçait des bonbons. Bob Ginger, un grand, blond avec lunettes rondes, avait l’allure d’un jeune universitaire ; il en avait aussi le langage châtié. Son acolyte à la tête de fouine, le sourire pincé et le regard fuyant, en furetant partout n’inspirait pas confiance : un pâle voyou pour petit bar de contrée désertique...
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Ils venaient expliquer au Père "leurs ennuis". Des habitués en vue du pub "The Paradise" s’étaient plaint du grocer’s shop pour. sa pingrerie : ainsi le Père aurait exigé des gens pauvres des remboursements trop rapides de leurs dettes.
Je sais bien que c’est faux, déclara Bob Ginger de sa voix suave, mais les gens sont ingrats, leur haine les conduit droit à la violence.
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Le Maire ayant négligé cette tranquillité des petits commerçants, "Monsieur Dick Flannagan" pensait pouvoir les protéger d’actes irresponsables en mettant le service "Sécurité" de sa société à leur disposition. Bien évidemment, "Monsieur Flannagan" ne pouvait supporter seul les frais, utiles mais lourds, de cette démarche...
La contribution des commerçants ainsi "aidés" serait de 100 dollars, perçue mensuellement (il s’agit de dollars de 1921.)
« Tous avaient intérêt à y souscrire vite... » : C’est bien peu au regard du service rendu, ajouta Bob Ginger en poussant un soupir.
Monsieur Ginger, pour moi c’est beaucoup, dit mon Père, eux sont mes débiteurs, ce n’est pas le contraire : "s’ils" me cherchent querelle, je saurai les calmer ! Mes difficultés financières me regardent...
— Mais vous savez Monsieur Barns, "on" peut vous aider : votre fille à l’âge de travailler, peut-être ?

Lentement, Ginger se tourna vers Isabelle :
Vous pouvez, si ça vous plaît, faire du théâtre. Et vous réussirez, jolie comme vous êtes...
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Une chape de plomb pesait sur l’assistance.
Isabelle debout, pâle comme une morte, se tenait nerfs tendus comme prête à se battre. Le voyou à tête de fouine riait :
C’est moi qui donnerai la réplique, ma belle !
Et comme il l’approchait, j’étais prêt à bondir. Il ne pèserait pas lourd, à mains nues, contre moi. Comme notre Père je suis grand et musclé. En fait, je craignais surtout la réaction de ma sœur : car ce sale voyou risquait fort de ressortir d'ici aveugle !
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Smile ici ! hurla Bob Ginger, rictus aux lèvres. Il n’apparaissait plus en universitaire ; son visage exprimait la cruauté d’un tueur. Immédiatement le nommé Smile stoppa tel un chien apeuré venant penaud se coucher aux pieds du maître… Le silence pesant qui succéda à l'algarade mit fin à cette discussion.
Réfléchissez bien, nous reviendrons, Monsieur Barns.
— Vous connaissez déjà mon ultime réponse.

Bob Ginger s’inclina poliment et sortit. Smile, qui se portait dehors à ses côtés, reçu soudain une gifle magistrale qui le jeta à terre au milieu de la rue.
Ce Smile en a beaucoup trop fait, dit mon Père.
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Parlant à la demoiselle du téléphone, le micro à la main et le cornet à l’oreille, il demanda le numéro de la police.
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LE LIEUTENANT PAT DOHERTY

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Le Père et le Lieutenant s’étant concertés, celui-là décida d’éloigner "ses trois femmes" : la Mère, Isabelle et Maud, chez sa belle sœur en un état voisin, mais la Mère refusa un séjour prolongé loin de HAPPINESS CITY.
Persuader Isa de partir fut dur, « pour chaperonner ta sœur Maud, uniquement... »
Nous, les hommes, "on" reste ici ! déclara Rob victorieusement du haut de ses douze ans.
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Quelques jours après la visite des gangsters, Isabelle, escortée à l’aller par la Mère, emmenait Maud chez notre tante, à DAYTON, en conduisant notre vieille Ford T de 1912 (quatre cylindres en ligne, 3 litres de cylindrée développant 20 CV pour une vitesse maximale de 70 kilomètres par heure), de couleur noire, bruyante, décapotable aux cuivres ternis. Père avait racheté l'engin, qui avait peu roulé, à l'ancien maire qui se piquait d'avoir toujours été en avance sur son temps (en dépit du retard à l'allumage du véhicule.)
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Mère ramènerait l’auto dans quelques jours, demeurant un temps chez sa sœur : Tante Mathilde.
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Comme la voiture s’engageait sur la place, Smile, la fouine, la força à stopper et, sans même jeter un regard à la Mère, tenta de dissuader ma sœur de s’en aller, en l’agrippant violemment par le bras pour la faire sortir, ouvrant grand la portière assez brutalement :
Je ne peux pas faire du théâtre tout seul, faut pas m’abandonner aussi vite, la belle !
Allez, descends et laisse la Mama conduire : tu ne vas pas fâcher Monsieur Flannagan, qui veut être gentil comme tout avec toi ?

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Déjà le Père et moi sortions de la boutique, prêts à défendre Isa au péril de nos vies, lorsque Doherty se matérialisa, venant on ne sait d’où, surgissant par magie et disant d’une voix tonitruante à Smile :
Ce n’est ni prudent, ni très élégant, jeune homme, de brutaliser ma future belle-fille !
Comme sous l’effet d’une décharge électrique, sursautant, aussitôt Smile lâcha ma sœur. Il recula comme s’il craignait la morsure. Le visage du policier était terrible. Doherty fit signe à Isa de partir, saluant poliment ma Mère de la main.
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Smile ne souffla mot et semblait terrifié… Redoutait-il plus Doherty que Flannagan ?
Quand l’auto démarra, Doherty se baissa comme pour ramasser quelque objet sur le sol. Soudain, Smile chuta en hurlant de douleur, se tordant à terre en se tenant le genou :
C’est ce salaud de flic qui m’a brisé la jambe ! cria Smile aux Flannagans qui sortaient du bar.
Doherty paraissait très surpris et dit, tenant la pièce qu’il venait de ramasser :
Ce voyou a glissé et, de plus, il m’insulte ? Outrage à officier de police, c’est grave : à sa sortie de l’hôpital, là, je l’embarque !
— Non,
répliqua Ginger menaçant, c’est vous ! "On" vous a vu !
— Est-ce bien moi Sergent ?
tonna le policier à la cantonade.
De chaque recoin des maisons, apparurent une vingtaine de policiers en costumes et chapeaux, athlétiques aux épaules de "déménageur", une main plongée sous la veste, qui lentement s’avançaient. Un colosse les précédait : le Sergent Flood :
Non, Lieutenant, il a glissé nous l’avons vu !
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Ainsi le "secteur Flannagan" se trouvait quadrillé. Le Sergent fit appeler l’ambulance, fourgon hippomobile entièrement fermé, deux gardes sur les marche-pieds. Smile y fut installé ; la blessure au genou étant due à sa chute ou... à une prise de jiu-jitsu.
Effectivement, les arts dits "martiaux", importés du japon, étaient enseignés dans les écoles de la police depuis 1913.
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Les gens, rassurés, se rapprochaient peu à peu de la place. Ginger, le teint cireux, la rage aux yeux, partit. Pour la première fois Flannagan renonçait à s’imposer par la force en notre village.
Le style "policier de choc" gênait visiblement les Flannagans.
C’est une unité spéciale dela police ! s’écria le Père, visage illuminé...
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Devant ce recul, les gens reprirent courage et s’enhardirent jusqu'à narguer les Flannagans. Le Père sifflotait au long de la journée, signe d’une intense jubilation rentrée. Depuis la mort de Pap' Johnny, on n’avait vu une telle animation dans le village. Et moi, j’avais repris pinceaux et chevalet, dehors, aux heures creuses de l’après-midi...
Doherty incitait fortement les gens à la prudence :
Mais, sapristi ! ce n’est pas dans les rues qu’il faut s’agiter, seul le témoignage en justice est efficace. Sans vos témoignages je ne peux rien prouver. Ah ! Pour se conduire en matamore on est là, mais quant à se comporter en bon citoyen (?). Rappelez-vous qu’ici, la police c’est moi ! Dick Flannagan n’abandonnera pas si vite... et vous regretterez vos provocations. Soyez sur vos gardes, car la reprise en main d’HAPPINESS CITY par la bande de gangsters risque d’être particulièrement brutale.
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Doherty nous confia, à mon Père et à moi, devoir procéder à l’arrestation de Smile dès sa sortie d’hôpital pour l’interroger :
Si les Flannagans le laissent encore en vie ? Suite à l’inculpation d’outrage à la police, il aurait peut-être d’autres choses à dire.
Et le Père, épris de justice, s’exclama :
Mais Lieutenant, c’est vous qui l’avez agressé !
— Vous m’avez vu frapper fort Smile, évidemment !
— Non, cela s’est passé trop vite !
— Alors il aura glissé !
sourit Doherty.
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LA REPRISE EN MAIN

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Les prédictions du Lieutenant de Police devaient s’accomplir pour notre malheur à tous.
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En claudiquant, s'aidant d'une canne, Rif Smile sortant de l’hôpital décéda sur-le-champ, fauché par une auto conduite par un homme masqué. Le chauffard-assassin s'enfuyait aussitôt ! (à près de 60 kilomètres par heure !) Et les trois policiers chargés d’arrêter Smile assistaient à la scène, demeurant impuissants. L’homme accompagnateur n’avait eu que le temps de vite reculer pour éviter le choc. La voiture n'étant pas identifiable le chauffard n’avait pu être retrouvé. "Le survivant" interrogé par la police, d’assez bonne foi, n’y comprenait vraiment rien. Il devait la vie sauve à une bonne étoile, indubitablement.
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Doherty questionna :
D’honnêtes Flannagans, ça peut exister ?
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Willy Chuck, un fermier, possédait un terrain jouxtant celui du moderne night-club "The Paradise". Or, Flannagan voulait en négocier l’achat, soit, en fait, l’acquérir... "à un prix Flannagan". Ginger et un sbire rendirent visite à Chuck. Le fermier colossal, un rustre grand buveur, fort de son droit, les bascula dans l’abreuvoir, puis alla se vanter de son exploit en ville.
Mais tu ne pouvais pas simplement refuser ? s’exclama Doherty qui n’appréciait pas l'algarade. Tu devrais dormir chez tes amis, dès ce soir.
Mais Chuck ne l’entendit pas du tout de cette oreille.
Et le lendemain on apprit "l’accident" : le Chuck avait périt noyé dans l’abreuvoir. Des bouteilles vides disposées sur la table attestaient, au moment des faits, sa grande ivresse. C’était plausible, mais quelle coïncidence ! "Ils" ne masquaient plus les crimes en faux-suicides : il nous appartenait de les interpréter.
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La Veuve Weber ne recevait aucune aide et élevait sa fille, Betty, (cervelle d’oiseau, près de dix-sept printemps) difficilement. Celle-ci ne voyait que mode et fêtes en magazines illustrés de dessins (diffusés depuis une trentaine d'années), rares revues qu'elle possédait lues et relues. La Veuve subsistait en brodant des tissus.
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Betty était démarchée par Ginger pour bien apprendre le métier de "mannequin". Mais la signature de la Veuve, qui s’opposait formellement à cet accord, était indispensable.
Bob Ginger, excédé des refus répétés de la Veuve ne cessait de la harceler, d’autant plus que Betty déclarait en pleurant : vouloir "vivre sa vie !".
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Frappée par la mort de Chuck, et dès le lendemain, la Veuve Weber se rendit au Shérif Office, y conta l’histoire sans pouvoir apporter la preuve ni de menaces orales, ni de voie de fait. L’enquête se fera, mais risquait d’être longue...
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Le jour suivant, la Veuve était retrouvée morte, la nuque brisée en chutant dans l’escalier…
Devenue adulte Betty signa l’accord, sans en connaître les clauses réellement, et quitta la ville définitivement pour "vivre sa vie" dans l'un des paradis des malfrats : CHICAGO ou... CUBA. La cité des jeux, LAS VÉGA, ne devait jaillir du désert qu'une dizaine d'années plus tard.
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Chassé de l'IDAHO au siècle dernier, un clan amérindien Shoshone avait dressé ses tipis près du lac Wulker, élevant des moutons et pratiquant la culture vivrière.
N'ayant pas la citoyenneté américaine (ils ne l'obtiendront qu'en 1924), pauvres mais de bon voisinage, ils ne pratiquaient ni la violence ni la rapine. Les Shoshones étaient tolérés par la population blanche de HAPPINESS CITY où ils venaient parfois se ravitailler. Certains d'entre eux, reconnus pour leurs qualités de cavaliers, étaient employés dans les ranches de la région.
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Père appréciait beaucoup l'un d'eux, dénommé Takuaduka, générique du groupe ethnique auquel il appartenait, qui venait régulièrement au grocer’s shop. C'était un géant de deux mètres, une force de la nature d'une trentaine d'années, au geste et à l'œil vifs qui avait appris à lire et à écrire et s'exprimait correctement en anglais d'une voix de basse profonde. Il n'hésitait pas à user de sa force pour rendre service en aidant à l'installation de lourds ballots dans la boutique. Il ne demandait jamais de crédit pour les achats qu'il faisait : lorsqu'il n'avait pas d'argent, il ne venait pas faire d'emplettes, c'est tout... Un exemple qu'aurait dû suivre beaucoup de "visages pales"...
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Un vieil homme de cette tribu s'était trouvé embauché par "Pap' Johnny" pour nettoyer quotidiennement le local. Mais Pap' disparu, le Shoshone "Little Snake" se retrouvait sans emploi.
Il eut alors la malheureuse idée de se présenter pour postuler le même emploi au Club "The Paradise". L'entrée était gardée par un italo-américain que ses acolytes surnommaient : "Mario-le-Chacal"... Ce porte-flingue commença par cracher sur les mocassins de l'indien pour que celui-ci se recule ; le vieil homme, ne comprenant pas l'injonction, reçut une gifle qui le jeta à terre. Comme il tentait de se relever, le Flannagan entrepris "de le punir" et lui infligea une raclée à coups de pieds et à coups de poings qui laissa bientôt le faible vieillard sans vie. Mario le tira alors par les pieds jusqu'au milieu de la voie, afin de dégager l'entrée du "Club", puis, comme si rien ne s'était passé, se fit relever de sa garde.
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La police alertée intervint aussitôt et Doherty commença son enquête : les villageois n'avaient rien entendu ni vu, sauf... le père qui disait vouloir témoigner. Le lieutenant le foudroya du regard :
Vous tenez tant à être ridiculisé et réduit au même état que "Little Snake" ? C'est dix, cent, mille témoins dont j'ai besoin pour appréhender la brute coupable, et non un seul bon citoyen suicidaire !
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Takuaduka s'adressa à Doherty :
Vous faites ce que vous devez Lieutenant, mais seul Le Grand Manitou possède tous les pouvoirs...
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Le vieillard fut inhumé dans la tradition Shoshone, en présence de quelques habitants, dont le père, de HAPPINESS CITY.
Quelques jours plus tard, le cadavre de "Mario-le-Chacal", dont le corps était marqué de symboles mystérieux, était retrouvé à vingt kilomètres de là.
Là encore, je n'ai pas de témoins soupira Doherty. Takuaduka, présent à cet instant dans la boutique, s'inclina respectueusement devant le policier.
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La population de HAPPINESS CITY était sous le choc, la ville semblait déserte.
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Et Ginger "visita" à nouveau les commerces. Prévue par Doherty, cette reprise en main de la cité par les Flannagans inéluctablement s’effectuait.
Le grocer’s shop étant dans le collimateur des gangsters, seuls les gens endettés revinrent. Notre commerce, par force, périclita. Mais "The Paradise", vivant du quartier riche et des autres villes, prospéra : des berlines luxueusement carrossées amenaient chaque soir des fournées de clients.
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LE DRAME !

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La Mère revenue, les filles à l’abri, le Père envisagea de prendre des mesures :
À la fermeture les Flannagans viendront, ils ne menaceront jamais devant témoins. Le soir, je veux que Rob et toi, Louis, vous vous teniez dans la réserve d’où l’on voit le magasin. Dès que Rob revient de l'école, installez-vous. J’y ai monté un appareil Edison prêt à enregistrer les propos des intrus. Rob, si besoin était, le mettrait en fonction. Et nous les piégerons par ce moyen habile... Sous aucun prétexte tu n’interviens, compris ? "Ils" ne doivent savoir que vous êtes cachés. Ta mission est à tous prix de protéger Rob : rappelle-toi qu’ils ne laissent pas de témoin !
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En décrivant cette scène, j’en tremble encore tant d'années après, car les souvenirs m’assaillent.
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Nous avions réparti différemment nos tâches. Pour avoir des rentrées d’argent supplémentaires, je donnais le matin quelques cours de dessin et de peinture à des enfants du quartier riche ; les clients satisfaits me payaient toujours bien. Évidemment, à cette époque on ne demandait guère autre chose que l'amour du métier, le savoir-faire, et la communication de la passion de son art...
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Parfois je rêvais que Flannagan renonçait à son racket devant la détermination de toute la famille à ne pas lui céder.
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Un matin, je partit pour dispenser mes cours, quand Doherty m’interpella de sa voiture Ford :
Venez, je vous conduis, car j’ai à vous parler.
Je m’installai donc. Il avait l’air bien soucieux. Doherty m’expliqua en roulant lentement :
Je suis inquiet pour vous. Deux tenanciers de pubs ont mis fin à leurs jours, ce sont de vrais suicides.
— Ah ! Les Flannagans ne percevront plus leur dîme ! Et c’est bien fait pour eux,
dis-je étourdiment.
Justement non : un cran de plus dans l’escalade ! Et "ils" rachèteront ces pubs pour presque rien, bien plus intéressants que ne l’est le racket, permettant aux gangsters de noyer tout l’argent issu des multiples trafics de l’entrepôt. "Ils" font en sorte que leurs proies, les commerçants, bradent leurs fonds ou partent, morts ou vifs, mais vite ! Je demeure impuissant si je ne les surprends "la main dans le sac d’or" pour un flagrant délit.
A ce stade, les relations de Flannagan ne joueront plus si ce gangster est compromis. Au contraire, des gens "haut placés" parleraient, montrant leur surprise pour se dédouaner.
Votre père feindra la peur des représailles, car je ne peux tendre de piège aux Flannagans que s’il accepte alors, au début, de payer.
Tentez surtout de le convaincre de laisser la police faire son délicat travail, demeurant garante de la sécurité.
S’il laisse sa fierté mal placée l’emporter, je ne pourrai à temps monter un guet-apens et les gangsters réagiront impunément.
— Que risquons-nous vraiment, Lieutenant Doherty ?
— La mort et des meurtriers impunis, c’est tout,
me répliqua lugubrement le policier. Vous voici arrivé, "Monsieur l’Artiste Peintre"...
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Le soir, je répétais les propos dénués de toute ambiguïté du chef de la police.
Père réfléchit longuement avant de répondre :
La police fait son travail et le fait bien. J’ai une famille à élever, tu le sais. Afin que la police obtienne un résultat, dois-je, n’étant pas riche, encore payer un impôt supplémentaire et illégal ? Doherty n’a qu’à planquer deux de ses cow-boys près de nous : ils interpelleront tous ces maîtres-chanteurs.
La seule chose à faire, pour nous, est de graver la tentative de racket de ces bandits sur le phonographe Edison. Et nous aurons ainsi bien aidé la justice.

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Je croyais Doherty, je comprenais mon Père : pour faciliter la tâche de la police, il fallait de l’argent et nous n’en avions plus. En ces temps, emprunter était "déshonorant"... Si nous abandonnions notre commerce à Flannagan, nous serions totalement ruinés, "mal vivants", et les coupables ne seraient pas arrêtés.
Père n’accepterait jamais par crainte de la mort d’annihiler les efforts de toute sa vie.
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Dans la réserve Rob et moi montions la garde, chaque soir, silencieux.
Rob avait essayé le lourd phonographe à cylindre de cire Edison, équipé d'un microphone à charbon Clément Ader, animé mécaniquement par ressort et d'une autonomie, extraordinaire pour l'époque, de cinq minutes. Nous en faisions un jeu. Rob pouffait et faisait la grimace aux clients qui entraient en boutique et ne pouvaient le voir.
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L’heure de fermeture avait déjà sonné, lorsque Dick Flannagan, en personne, suivi d’un porte-flingue et du "second couteau" Ginger, pénétra en boutique affrontant nos parents.
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J’ai revécu plus de mille fois, la nuit, cette scène atroce, au long de ces années...
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Flannagan souriait aux légumes et fruits. Ginger, ganté de noir, demeurait impassible. Le porte-flingue, le regard fixe, attendait...
Rob et moi, surpris, étions changés en statues.
Flannagan, toujours souriant, parlait au Père :
La participation à la sécurité en ville est un devoir pour tous les commerçants. On ne refuse pas l’offre de Flannagan !
— Mais Monsieur Flannagan, je suis déjà ruiné, et en fait vous n’avez agi que pour cela...
— Mille deux cents dollars pour votre magasin, "compensés" par un an de participation à la sécurité, et vous déguerpissez !
— Il n’est pas à vendre. Maintenant vous sortez !

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Puis tout se déroulait comme en un cauchemar.
La détermination du Père en imposait, j’étais très effrayé, aussi admiratif.
Vous vivant, vous êtes un très mauvais exemple, ricana Flannagan sortant son relver, le braquant sur le Père pour l’intimider
La Mère cria : « Non !!! » et se précipita vers l’arme dirigée sur le chef de famille.
Flannagan se méprit-il sur ses intentions ? Soudain, il fit feu, en abattant la Mère, puis tira sur le Père, rejeté en arrière !
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Dans la réserve, je tenais mon frère Rob, le bâillonnant de la main pour l’empêchant de crier et de se précipiter vers les corps étendus de nos parents.
Je me remémorai la sentence du Père : "Rappelle-toi qu’ils ne laissent pas de témoin !"
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Mais tout était fini : les tueurs s’enfuyaient. Et les deux coups de feu n’avaient alerté personne... même si chacun pourtant avait dû les entendre.
J’étais anéanti et Rob pleurait à terre.
J’appelais immédiatement la police, en un sanglot profond je parvenais à dire :
Ici Barns, on vient d’assassiner mes parents !
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À vrai dire, je ne me souviens plus très bien des événements qui ont suivi, juste après. Je me rappelle un peu de mes propos décousus. Encore aujourd’hui, je revis d’étranges scènes :
■ Rob, en état de choc, conduit à l’hôpital.
■ Et moi, invectivant l’officier de police :
La police n’est là que pour constats de mort. - La loi ? Les Flannagans s’endorment sur la loi ! - On connaît l’assassin ? Mais qu’on l’étripe, alors ! Et quand il aura tué tout le monde et les siens, la police saura-t-elle qui est coupable ?
■ Toujours moi, effondré, sanglotant dans les bras de Doherty qui répétait sans se lasser :
Je te promets que les assassins le paieront..
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Je revis douloureusement ces funérailles dans la brume de nos larmes : mes sœurs évanescentes, Rob tout contre moi, le Lieutenant Doherty et le Sergent Flood (leurs poitrines constellées de décorations, se découvrant agents spéciaux du futur F.B.l.), et nos clients venus en dépit de la peur, la Tante Mathilde essayant de moucher Maud et trempant ses joues et son jabot de ses pleurs.
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Dick Flannagan et les siens tentèrent bien de nous suivre, sans doute pour donner le change, mais les agents de choc s’y opposèrent. L’un d'eux, discrètement, dans une bousculade balança Bob Ginger dans une tombe ouverte, disant :
Pas si vite, gars, attends le procès !
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LE BRAS DE FER

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Je me ressaisissais de ce terrible choc.
Mais rien que d'évoquer maintenant ce passé malheureux, je tremble encore en écrivant ces lignes.
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Je devais assumer les vœux de notre Père en le suppléant au mieux pour notre famille. J’en parlais longuement avec tante Mathilde : elle éduquerait Maud jusque vers ses quinze ans avec une pension que je lui verserais. Isa et Rob, ici, poursuivraient leurs études. Le grocer’s shop resterait ouvert "comme avant", mais j’aménagerais la grange en atelier de peinture et dessin pour dispenser mes cours qui seraient pour moi d’un bon apport financier ; "mes élèves" seraient reçus aux heures creuses.
Mais je dus batailler contre Tante Mathilde que révoltait bien sûr toute idée de pension. Isa voulut aussi délaisser ses études pour m’aider au commerce et je protestai fort. Isa en conclut :
Têtu comme le Père !
À cette époque, l'aîné des enfants remplaçant le maître de famille était respecté comme tel...
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Je m’entretins ensuite avec Doherty.
Quand Flannagan était entré au magasin, Rob, pétrifié, avait omis de déclencher l'enregistrement : le cylindre de cire était donc toujours lisse. Je demeurais une cible pour tous les Flannagans. Or, "les enfants" n’avaient plus que moi dans la vie.
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Le policier me protégeait depuis le drame, il me parlait familièrement, de façon très paternelle :
Premièrement tu ne dois pas chercher vengeance. C’est à la police de te donner justice.
— J’ai honte de ce que j’ai dit le jour du meurtre. Je reconnais que vous nous aviez mis en garde.
— La police a l’obligation du succès. Toutefois, elle doit obéir à des lois que ses adversaires ne respectent jamais. Seulement la police est aidée par le temps, les voyous finissent par commettre une erreur, la police, à l’usure, les pousse à la faute.
Ce travail d’usure, je l’attaque ce jour. Officiellement le meurtre est enregistré, et je cèlerai ce cylindre en lieu sûr.
— Mais il n’y a rien de gravé dessus, voyons !

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Et en disant cela, j’étais déconcerté.
Doherty prolongea un soupir à fendre l’âme :
Il m’est utile que Flannagan croie l’inverse. Et ne va pas t’amuser à me contredire !
Je dois débarrasser les lieux de ces vermines, il est indispensable que Flannagan soit bien pris sur le fait.

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Je compris plus tard que Doherty espérait accumuler suffisamment d’indices clairs pour que toute agression au sein de ma famille soit directement imputable à Flannagan. Le gangster n’aurait plus d’emprise alors sur moi et je ne serais plus, pour lui, l’homme à abattre.
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L’État du NEVADA était scandalisé par ces deux meurtres de citoyens innocents. La presse s’en faisait l’écho par de gros titres.
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Et au cours d’une conférence, Doherty affirmait qu’il n'y avait pas eu de témoin sur les lieux de l’assassinat de mes parents, mais que Paul Barns, sur les conseils de la Police, avait déclenché un enregistreur récent, dont son fils aîné contestait le bon fonctionnement.
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Concomitamment, le Sergent Flood et ses hommes perquisitionnèrent à fond mon magasin, trouvant le cylindre... à l’endroit convenu. Ils repartirent vite dans plusieurs véhicules automobiles Ford (aussi récents que ceux des gangsters...)
Je précise que si la brigade spéciale se trouvait bien cantonnée à l’écart de la ville, le bâtiment du "sherif-office", local plutôt vétuste, était situé en plein centre. Les "pièces à conviction" étaient archivées dans ce vieux temple de la criminalité. Le précieux cylindre y serait déposé. Le poste était gardé la nuit par un agent.
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Le Lieutenant me relatait, trois jours plus tard, que le sherif-office avait été forcé et le garde âgé, somnolent, neutralisé par deux hommes masqués et puissamment armés, un troisième larron surveillant l'extérieur. La fouille réglée de ce local par les bandits commençait à peine, lorsqu’en ouvrant l’armoire l’un des agresseurs fut saisi à la gorge par un agent, tandis que trois autres sautèrent de la soupente sur le second braqueur qu’ils terrassèrent de suite. Le gangster en sentinelle entendant des bruits de bagarre insolites s'enfuit aussitôt... pour tomber plus loin dans les bras du Sergent Flood.
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Pat Doherty, très heureux de son succès, en riait encore !
En échange de simples peines pour fric-frac (au lieu de l’accusation "d’agression armée d’un agent de police fédérale"), ils avouèrent chercher à voler l'enregistrement "a n’importe quel prix", sur ordre de Ginger.
Le lien existe entre les meurtres, le cylindre, Ginger et aussi peut-être Dick Flannagan ? Et ce procès sera le début de "l’usure".
Pat Doherty misait sur le long terme.
Mais Flannagan pourra-t-il être condamné ?
À chaque instant de ma vie j’en rêvais, c’est sûr, mais je savais bien qu’il faudrait beaucoup de temps avant que justice ne soit enfin rendue.
Non, pas vraiment. Mais il te laissera tranquille, car tu serais plus dangereux mort que vivant : s’il est intéressé par l’enregistrement, c’est que, pour la police, il est mêlé aux meurtres.
La police a gagné cette première manche. Toutefois, il reste des parties à jouer avant le grand final entre lui et la Secion Spéciale

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Bob Ginger et Dick Flannagan comparurent devant le coroner qui menait cette enquête. Doherty précisait que le cylindre en cause n’avait pas enregistré la scène du drame :
« ainsi que Louis Barns l’avait déjà signalé. »
Ginger qualifia les "aveux" des malfrats de pure invention de meurtriers probables ; croire les voleurs et non les honnêtes gens serait un vrai défi lancé à la justice :
et je déplore que le cylindre soit vierge, car il aurait révélé la duplicité des trois ex-employés de Monsieur Flannagan.
Nous sommes des transporteurs et non des assassins !

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Flannagan souriait à ses bottines noires, au portrait du Président et au coroner :
Je ne me trouvais pas à HAPPINESS CITY le jour des deux meurtres au magasin des Barns, mais dans un autre état et je peux le prouver.
Dick Flannagan cita des noms très honorables de personnages en vue, celui aussi d’un shérif de comté voisin. Flannagan et Ginger ne furent pas poursuivis et quittèrent libres le bureau du coroner. J’étais écœuré et aussi plein d’amertume. Mais comment pouvait-on laisser libres ces tueurs ?
Doherty ne tenta pas de me consoler, il m’énuméra seulement les avantages acquis :
Pour la première fois ces bandits comparaissent. Et s’ils sortent libres, ils ne sont pas indemnes. Pour être libérés, ils déjugent leurs hommes et livrent les noms de comparses haut placés : ainsi nous connaissons un peu mieux leurs atouts.
Ne te désespère pas Louis, nous les vaincrons ! Le F.B.l. n’est pas simplement la police.

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······
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Le temps s’étant écoulé depuis l’affreux crime, j’étais surtout soucieux des besoins familiaux, étant le soutien de mon frère et de mes sœurs. J’avais beaucoup moins soif de justice à court terme. Cinq ans avaient passé depuis la nuit maudite. Je devais concentrer toute mon énergie sur mes activités pour Isa, Rob et Maud. Isa travaillait fort à devenir juriste. Rob, pourtant très marqué par cet horrible drame, suivait aisément des études supérieures. Je regrettais que Rob n’ait pas quitté la ville au moment crucial comme l’avaient fait ses sœurs. Maud grandissait dans l’amour de Tante Mathilde, ignorant beaucoup du terrible événement. Les gangsters maintenaient l’emprise sur la ville. Mais les Flannagans ne s'occupaient plus de nous, les Barns, depuis l’intervention de Pat Doherty.
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L’Entrepôt Flannagan "embauchait" de nouveau : mais Doherty arrêtait les meilleurs "employés". Le méchant dogue menait "sa" guerre d’usure. Le Lieutenant qui mord se tenait à l’affût : il venait de créer un piège avec appât.
Une "visite" de Ginger et de son boss avait mené à l’hôpital un homme âgé qui, dans son triste état, ne pouvait plus parler. « Mais la scène avait eu un "courageux témoin" », avait relaté Doherty au coroner.
Un cavalier de passage, arrivant de PHŒNIX, s’apprêtait à entrer dans ce magasin là, quand il avait vu brutaliser le vieillard. Ce passant aussitôt alerta la police. Il avait reconnu les gangsters sur photos (prises à l'éclair magnésium), lors de l'inauguration de "The Paradise". Grâce à un employé vénal du coroner, un journal obtint le nom de ce témoin et publia son histoire en première page : cet homme-clef restait à HAPPINESS CITY, toujours à la disposition de la police.
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De ce fait, officiellement, Doherty ne décolérait plus, et interrogeait sans répit le journaliste (littéralement séquestré par la Police) qui, bien entendu, tenait secrète sa source.
Après sa "libération", le témoin fut alors traqué par trois gangsters, dont Ginger en personne assisté de ses sbires. Mais ce témoin précieux était un agent d’élite qui les attira dans un piège. Ginger, pris par la police en flagrant délit, se taisait. Flannagan était "donné" par les deux complices.
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L’histoire du témoin avait été montée, sur l’idée du metteur en scène Doherty, comme une variante du cylindre non enregistré. Le journaliste fomenteur du traquenard quitta discrètement l’état sous protection. L’agent-appât n’était jamais venu ici, lors de la "correction" du vieillard insoumis...
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Le coroner, pointilleux et intransigeant, obtenait la preuve formelle du délit de "tentative de meurtre contre un policier".
Ginger se défendit mal, soutenant la thèse de l’honneur bafoué de Monsieur Flannagan qu’il voulait venger en "punissant" le témoin. Quant à la "correction" de ce vieux commerçant, ce ne pouvait être lui, le témoin mentait... Bob Ginger jusqu’à la fin couvrait son patron.
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Quant à Flannagan, il n’était pas à HAPPINESS CITY ce jour là, des "amis" pouvaient en témoigner : ça devenait réellement une habitude ! Mais ce fut moins aisé que la première fois. Sur cinq "alibis", trois "ne se souvenaient plus" et les deux autres confirmaient... à contrecœur… L’éternel sourire devenait un rictus !
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Dick Flannagan sortit tout de même libre de ce prétoire. Ginger, condamné à cinq années de prison, pour l’agression armée d’un agent de police, obtint un non-lieu sur la première affaire.
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J’étais désabusé. Bien que l’étau se resserrât, l’infâme gangster avait toujours la possibilité de nuire... Mais j’avais, à cette époque là, bien d’autres soucis que sa condamnation immédiate : la police aurait son heure.
Je me démenais fort pour les cours de peinture et la bonne tenue de notre grocer’s shop, avec une certaine réussite aussi : j’étais sûr d’assumer la mission du Père.
Rob et Isa m’avaient quitté pour CARSON CITY d'abord, puis, en 1923, pour RENO, la ville universitaire. Le sombre caractère de Rob m’inquiétait, sans pour autant que cela nuise à ses études. Rob s'était décidé : il serait journaliste.
La jolie Isabelle étudiait le droit. Isa, sûre d’elle, allait sur ses vingt-deux ans. Elle fréquentait un certain Rick Doherty (qui ne ressemblait pas, Dieu merci, à son père, sauf pour ce qui était des qualités morales), et qui se destinait à être... coroner. J’entends toujours la voix forte de Doherty : « Ce n’est ni prudent, ni très élégant, jeune homme, de brutaliser ma future belle-fille. » Peut-être d’ailleurs y songeait-il, à l’époque ?
Et Maud, devenue une belle jeune fille, à douze ans, faisait la joie de Tante Mathilde.
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Un peu flatté par ce que j’avais réussi, j’oubliais mes vingt-six ans, sans grand avenir.
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.Le pays évoluait rapidement dans les grandes villes.
À WELLINGTON dans le saloon avait été installé un poste radio super hétérodyne qui captait le programme national chuintant de la station MDKA implantée à PITTSBURGH. On y entendait les nouvelles et les résultats sportifs : les matchs de boxe victorieux de Jack Dempsey - "Down Hearted Blues" chanté par Bessie Smith – le score de base-ball entre les "Yankees", vainqueurs, et les "Giants" – le discours du Président Coolidge, etc.
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La vente du whisky, interdit par la loi de prohibition, fut autorisée à des fins thérapeutiques. Les médecins prescrivirent cet alcool et des files d'attente de "malades" s'allongeaient devant les drugstores.
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Je me rendais souvent, dans ma vieille Ford, à WELLINGTON afin d'y récolter des informations que je colportais ensuite auprès de ma clientèle, avide de telles nouvelles.
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ANNY

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En sus de mes cours, je peignais pour mon plaisir dans l’atelier que je m’étais aménagé. J’esquissais mes tableaux souvent à l’extérieur. J’en donnais quelques-uns et je tentais d’en vendre.
J'admirais les tableaux de l'école classique, la fidélité de forme et tons aux modèles, antérieurement à la photographie. Mais j'aimais tout autant la peinture moderne, dont ces œuvres surréalistes européennes où je m'abreuvais de liberté créatrice. Je rejetais violemment le cubisme !
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Quoi qu'il en soit, je n'étais pas aussi intransigeant que le fut ce fonctionnaire des douanes qui exigea qu'un peintre roumain avant-gardiste, Constantin Brancusi, payât les taxes pour ses tableaux, notamment pour le "Bird and Space" exposé à NEW-YORK, parce que "ce n'était pas de l'art", les œuvres artistiques étant en principe exonéré d'impôts.
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Je fus donc adepte de la nouvelle école dans l'élan néoréaliste américain (comme tant de peintres des états de l'Union, entre romantisme et figuratif, en fait.)
Et des gens s'attardaient parfois devant mes toiles. J'avais ainsi pu vendre deux ou trois tableaux, pour une "bouchée de pain", soit plus que le prix… du cadre !
Le père d’un élève en avait acheté. Il les accrochait au mur dans le vaste hall avec d’autres oeuvres de nobles signatures, car ce Monsieur Zertin en faisait le négoce. Je souhaitais offrir en cadeau "mon chef-d'œuvre", tant j’étais ému de sa grande gentillesse, mais il ne l’entendait pas tout à fait ainsi :
Vous avez le mérite et le talent, alors ? me dit-il, comme je le remerciai.
Zertin était un fils d’émigré politique qui avait souffert et s’était beaucoup battu pour survivre d’abord sur la terre étrangère, se faire une place digne de son art, puis bâtir un refuge à toute sa famille :
Nous aussi, en Pologne, avions nos Flannagans...
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Les expositions de peintures se tenaient dans une galerie en renom de la ville. Un jour je remarquai des tableaux à la vente, dont un des miens, de la "collection Zertin" : ma peinture affichait au moins trois fois son prix ! J’étais troublé, heureux et déçu à la fois. Quoi qu’il en soit, Zertin m’avait rendu service, me donnant confiance en mon art balbutiant.
Le cours suivant, Zertin accompagna son fils. M’attirant à l’écart pour mieux m’entretenir, il me mit en main plein de beaux billets verts :
Je voulais être sûr que ça marcherait bien, c’est pourquoi j’hésitais à vous en prévenir : c’est la différence "prix d’achat / prix de vente", moins ma commission de négocJiant d’art, me dit-il, riant du charmant tour qu’il me jouait, car je ne renierai jamais mes origines.
Je suis fier, car je sais apprécier le talent. Vous savez maintenant ce qu’il vous reste à faire.

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Je demeurai sceptique, bien qu'heureux et comblé…
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Dès lors, je consacrais mes temps libres à peindre.
Je créai de nouveaux rayons en mon commerce : articles à dessin et aussi de peinture, étendus aux objets et produits d’ornement. Sans concurrent pour ces rayons, je vendais bien.
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Une cliente un jour entra au magasin, jeune femme élancée à chevelure auburn, les grands yeux verts, le visage mat aux traits fins agrémenté d’un semi-sourire discret. Vêtements bien coupés, simples mais de bon goût, sportive de maintien, elle symbolisait la jeune femme de l’Amérique moderne. C’était le "modernisme" des "années 20"...
Je ne l’avais jamais remarquée auparavant en ville.
Elle s’attarda sur le nom inscrit sur la porte et fixa, étonnée, l’épicier que j’étais. Elle acheta divers articles de peinture, se renseignant sur la qualité des produits avec une voix douce aux inflexions graves.
Naturellement les gens d’ici sont curieux. Client nouveau ? Vous ne partirez du magasin, achats en mains, qu'en répondant bien aux questions :
Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? où allez-vous ? que faîtes-vous ?
Ni le Père, ni moi n’avions cette attitude.
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La jeune femme sortit, encombrée d’articles. Bien qu’il y eut d’autres clients dans la boutique, aucun d’eux ne me dit :
« Savez-vous QUI elle est ? »
Le silence s'était fait quand elle était présente. Je ne m’en rendis pas compte sur le moment. Et la belle inconnue revint très fréquemment. Elle parlait peinture et nous sympathisions. J’avais étudié la peinture par moi-même. Elle, s’était instruite à l’Université. Elle arrivait parfois sans vouloir acheter pour confronter nos points de vue sur un sujet, généralement sur les diverses écoles : l’œuvre de la vieille Europe la passionnait. Exerçant le métier peintre-décoratrice, elle était installée en un état du Nord et prenait des congés à HAPPINESS CITY.
J’espérais ses visites avec quelque impatience : lorsqu’elle s’en allait, elle manquait déjà ! Mais ses jours de congé passant rapidement, elle m’annonça vouloir les prolonger un peu.
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Les clients nous fixaient avec des airs gênés, et ni Anny ("appelez-moi Anny") ni moi ne comprenions pourquoi, car nous traitions de l’Art. En fait, Anny soutenait qu'il n'existait pas d'école américaine ou si elle existait c'était par son éclectisme stylistique justement. Quant à moi, j'étais plutôt un adepte de l'Ashcan School qui se caractérisait par le réalisme descriptif du peintre John Marin. Cette tendance avait d'ailleurs ma préférence.
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Pat Doherty aussi venait souvent me voir pour m’informer du résultat de ses enquêtes et me questionnait longtemps sur "ma conquête". Moi, j’en aurais parlé durant de longues heures. Il partait dans la nuit, toujours en soupirant ; il hésitait à me confier son grand souci. Il m’agaçait un peu, me traitant en gamin. Je lui devais la vie, je ne l’oubliais pas.
Un soir, il déclara, me surprenant beaucoup :
Elle est certainement très bien cette petite, mais à ta place je me tiendrais sur mes gardes.
Je me retins de rire à cette remarque :
Mais Anny n’est pas la girl de "The Paradise" ! m’exclamai-je sottement.
Ce serait un comble, répondit-il plutôt sèchement, en partant sans me serrer la main.
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Je me voyais en rêve avec Anny parant d’immenses panneaux de galeries tapissées de tentures mettant en valeur mes tableaux. Je pensais qu’une fois "les enfants" bien casés, je songerais enfin à mon propre avenir... si Anny acceptait d’attendre patiemment si son cœur était libre, un peu de temps encore. Nous devions faire plus amplement connaissance, car nous ignorions beaucoup de nos passés.
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Le malheur survint de façon inattendue.
Anny entrait en coup de vent au magasin, les joues rosies, un peu essoufflée, l’air heureux :
Louis ! Votre nom est Barns ou alors je me trompe ? dit-elle en montrant l’inscription sur la porte.
Oui, je suis Louis Barns, mais pourquoi cette question ?
— Les tableaux exposés par Zertin sont de vous.

Elle affirmait, bien sûr, elle n’interrogeait pas.
Oui, c’est exact.
— Mais Louis, c’est vraiment merveilleux ! Vos tableaux sont chargés d’une telle émotion. Louis, reconnaissez-le, vous êtes un grand peintre !
— Je le voudrais bien, mais j’en suis encore loin. La nature nous donne un splendide spectacle, et moi je recopie les beautés qu’elle montre, notamment les ultimes instants d'un coucher de soleil.
Le crépuscule est un chant de vie et de mort : du sang, de la tendresse, des rêves en bleu, un peu de tristesse et aussi beaucoup d’amour, avec les cris d’espoir et d’effroi des oiseaux suivis du silence d’un accomplissement.
— Vous êtes un grand artiste et... un "pêcheur de Lune" !

Dieu, quelle était jolie en me disant cela !
Et vous, Anny, une décoratrice hors pair.
Nous nous habituions à nous gargariser de nos deux prénoms à chaque phrase en parlant.
Associons-nous, créons une galerie... ensemble à CLEVELAND, dit-elle en rougissant.
Je mourais d’envie de la serrer dans mes bras.
Souriant aux anges, les yeux mi-clos, la tête dans le rêve, elle murmurait à mi-voix, comme pour elle-même :
« Galerie d’Arts : Louis Barns et Anny Flannagan. » Mais, Louis : qu’avez-vous ?
Je m’assis défaillant. Je ne supportais plus l’acharnement du sort... Je prononçai difficilement quelques mots :
Vous êtes... parente... du Flannagan... d’ici ?
— Je suis la fille de Dick Flannagan : pourquoi ? Oh ! Louis, êtes-vous malade ? Vous êtes pâle !

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Surgit à point l’ange gardien Doherty :
Mademoiselle Flannagan ? Pat Doherty, Lieutenant de Police de HAPPINESS CITY. Votre limousine se trouve accidentée, accrochée par une charrette de fourrage. Il vous faut déposer immédiatement, venez, je vous conduis jusqu’au Sherif-Office. Juste un petit moment, je vous ramènerai...
— Mais Louis ?
— C’est un gars solide, il s’en remettra !

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Je ne m'en suis réellement jamais remis…
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Pat Doherty, ce soir là, revint me voir.
J’étais allongé dans le noir, désespéré. J’avais la tête lourde et ne savais que dire :
C’était grave sa Ford ? Il y a des blessés ?
— Ce n’était pas la sienne... un garde s’est trompé. J’ai pu longuement lui parler. Elle a compris.
— C’était un coup monté par Dick Flannagan, non ? Anny faisait son jeu en me séduisant, hein ! ?

Mais le fond de mon cœur celait des mots d’amour, si ma bouche émettait des propos pleins de haine.
Louis, tu dérailles encore : Anny est innocente !
Elle ignorait tout des activités de son père.

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"Anny innocente !" je n’entendis que ça...
Doherty se muait en avocat d’Anny !
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Puis le Lieutenant me commenta son enquête : Anny avait été élevée à CLEVELAND par une parente du côté maternel. Un milieu de notables et grandes fortunes.
Dick Flannagan était un voyou séducteur, mari d’une femme de société huppée. L’épouse le jugeant, ils vécurent séparés. La mère d’Anny en mourut de chagrin. La parente chargée de l'éducation de la fillette ne lui révéla rien des raisons réelles de la séparation.
Doherty conclut alors sur la venue d’Anny :
Anny voulait revoir son père, normal non ? Ils s’étaient ignorés depuis plus de vingt ans : il souhaita paraître habile homme d’affaires.
Et il jouait gagnant. Que savait-elle en fait ? De façon temporaire il voulait maquiller, pour elle, la laideur de toute une existence. Peut-être l’aimait-il d’ailleurs, à sa façon ?

Le Lieutenant Pat Doherty était songeur :
Je me demande si en nous en prenant brutalement à la fille, nous ne parviendrions pas à abattre le père ?
Je me dressai d’un bond, Doherty m’horrifiait :
Ne mêlez pas la fille aux crimes de son père. C’est bien assez déjà qu’elle porte son nom !
L’officier me stoppa, vraiment content de lui :
J’aime beaucoup mieux ça que la haine stupide. Il fallait éclaircir la situation.
"Elle" va repartir bientôt pour Cleveland. Elle entend d'ailleurs reprendre le nom de sa mère : Gordon. Flannagan restera définitivement seul, avec son passé, ses crimes et gangsters !

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Le lendemain Anny quitta notre cité en sa splendide limousine trépidante, mais, en ralentissant devant le grocer’s shop, elle me dit "adieu" d’un geste de la main, … tel un battement d’aile un peu désespéré.
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CLEVELAND

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Je ne dormais plus, je ne vivais plus, en proie au désespoir d'amour. J'avais perdu Anny pour toujours ! Je ne parvenais pas à le croire, je m'y refusais de toute mon âme...
Des idées folles, pour l'époque, me passaient par la tête : Anny et moi fuyions en EUROPE où nous changions de noms pour fonder une famille (comme si le Monde entier était fixé sur notre drame, hélas tellement courant dans l'Union...), puis nous créions une galerie de peinture, etc.
Le Lieutenant venait me voir dès qu'il le pouvait, m'enveloppant de sa martiale sollicitude. Il s'asseyait alors dans l'arrière boutique, m'observait aller et venir tout en me contant les menus faits du jour et autres potins de notre ville que j'entendais sans écouter.
Je n'avais plus la tête à la peinture, ni au grocer’s shop. Cet état de désespé-rance dura plusieurs mois.
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Un soir, avant de me quitter, il me déclara :
Louis, tu es prisonnier de notre époque, de nos lois, de nos traditions, de nos principes moraux tels des entraves à tes sentiments. Cela ne sert à rien de res-sasser tes malheurs : il te faut trancher ! Mais ce choix douloureux est insuffisant pour engager deux êtres qui s'aiment. Tu n'as pas le pouvoir de décider seul.
Alors cesse de tourner en rond et de te martyriser moralement. Pars pour CLEVELAND, retrouve Anny Flannagan et arrêtez ensemble la conduite à tenir.
Et, seulement, quelle que soit cette décision commune, tu retrouveras la sérénité.

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J'analysais les propos de Pat Doherty les jours (et nuits) qui suivirent. Je pris conscience qu'il me fallait agir : je m'apprêtai donc et préparais mes bagages pour un long voyage de plus de 3500 kilomètres en chemin de fer. Le trajet durait cinq jours. Je me rendis à la gare de WELLINGTON avec la vieille Ford, toujours aussi mécaniquement fidèle.
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Les magnifiques paysages traversés (LE GRAND LAC SALÉ – LES MONTAGNES ROCHEUSES – les villes de DES MOINES, INDIANAPOLIS) me laissaient indifférent tant j'étais préoccupé par ma démarche, moi qui n'avais jamais quitté HAPPINESS CITY ! Je me souviens à peine des lieux où je m'arrêtai pour dormir : auberge, ferme, hall de gare...
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J'arrivai en fin de journée à CLEVELAND et logeai dans un hôtel face à la station. Je me jetai sur le lit tout habillé et m'endormit, épuisé, immédiatement.
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Tard, le lendemain matin en tirant les rideaux, je voyais pour la première fois ce qu'était une des plus grandes villes du Nord de l'Amérique.
Nous étions dans la douceur du printemps 1924.
Une station du tramway électrique se situait devant la gare de chemin de fer. Je regardais ce moyen de transport avec curiosité car il n'existait rien de tel à WELLINGTON. M'étant renseigné avant de partir, j'avais appris que CLEVELAND était avant tout un grand port minéralier sur le lac Érié et développait une industrie sidérurgique de premier ordre, avec près de 900 000 habitants, soit deux cents fois plus que ceux d'HAPPINESS CITY !
Comment retrouverai-je Anny dans cette ville gigantesque ?
Je décidai d'en visiter les divers quartiers en commençant par la région portuaire et industrielle. Le tramway me parut très commode pour les déplacements mais particulièrement inconfortable pour les passagers, la plupart des ouvriers des aciéries, tassés debout comme des animaux ! Habitué aux grands espaces du NEVADA, je me résolus à continuer ma quête en marchant.
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Il y avait de plus en plus de monde dans les rues et ces gens circulaient dans la même direction que moi, en approchant du port sur la rivière Cuyahoga. Après une heure de marche, je me trouvais bloqué derrière des tramways arrêtés dans leurs trajets, dont celui que je venais de quitter, par une foule d'ouvriers en colères criant des slogans et montrant des pancartes hostiles à leurs employeurs. Je me hissai au premier rang et vis, faisant face aux manifestants, un escadron de la police montée prête à charger. Un ouvrier m'interpella dans un mauvais anglais en reconnaissant ma vêture paysanne :
Ici, chômage. Vous pas d'ici : vous partir : bientôt bagarre !
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Comme je m'éloignais et me trouvais à distance du cortège, j'entendis les cris de rage de la foule en colère sur le fond sonore d'une galopade : la police montée tentait violemment de refouler et disperser les manifestants.
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Je compris alors qu'il existait partout des catégories de gens voués à la misère aussi bien dans les grandes villes industrielles apparemment prospères que dans nos vastes campagnes. Je retournai à mon hôtel en traversant un parc magnifique qui comportait au sommet d'une tour rectangulaire une immense roue susceptible de produire de l'électricité. Cette énergie assurait déjà l'éclairage public de l'agglomération, alors que le soir HAPPINESS CITY plongeait dans l'obscurité... La modernité de cette ville me surprenait, notamment la distribution de l'eau courante, pompée au large du lac Érié.
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Je me sentais un peu perdu, considérant que je m'étais engagé un peu à la légère, sans avoir suffisamment récolté d'informations pour retrouver Anny.
Découragé, je m'arrêtais dans un petit restaurant et pour la première fois goûtai la cuisine italienne. Je liai conversation avec un aimable voisin de table qui, voyant mon embarras, me conseilla pour les plats. Celui-ci m'apprit encore que CLEVELAND est en grande partie constituée de quartiers suivant les nationalités, lesquelles pratiquent pour la plupart des activités spécifiques. Ainsi les nationaux tentent de recréer l'atmosphère des pays d'origine dans leurs langues, avec églises, écoles, banques, etc.
La main d'œuvre ouvrière des usines et chantiers provient surtout des émigrants d'Europe Centrale.
L'industrie sidérurgique et les chantiers de construction navale sont en plein marasme depuis 1921 : les hauts-fourneaux s'arrêtent les uns après les autres, on ne construit plus de steamers. Il y a des milliers de chômeurs sans secours : ceux que vous avez vu ce matin dans la zone portuaire. Croyez-moi, retournez vite dans votre Nevada désertique,
me conseilla mon voisin en riant. L'ère industrielle américaine subissait son premier grand échec.
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J'obtins de cet interlocuteur, tout content d'aider un "homme du Sud", des informations précieuses quant à l'objet de ma recherche : les secteurs résidentiels de la bourgeoisie locale comprennent les grands magasins, les galeries, les musées, des salles de concert, la haute administration, etc.
C'est dans ces quartiers, me dit-il, que vous avez le plus de chance de trouver des commerces et professions à caractère artistique. Je vous cite prioritairement les abords de Fairview Park : Franklin Boulevard et Woodbine Avenue...
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Le lendemain je me rendis dans les environs du parc et découvrit une exposition "John Marin".
Je rentrai dans cette galerie pleine de visiteurs endimanchés. Mes vêtements propres mais rustiques attirèrent l'attention, voire le soupçon, de la responsable des lieux. Celle-ci me demanda "ingénument" ce qui m'attirait particulièrement dans l'œuvre de John Marin. Cet artiste étant pour moi un modèle, je satisfaisais volontiers la curiosité de mon interlocutrice. Quand elle sut que j'en suivais l'école, étant peintre moi-même, la conversation prit une autre tournure : j'appris, notamment, qu'une galerie réservée aux "Nouveaux Peintres", dont les disciples de John Marin, venait de s'ouvrir à peu de distance de l'exposition.
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L'enseigne de la galerie affichait "LES NOUVEAUX PEINTRES DE L'UNION", et, sur la vitrine, en lettres d'or, "Anny Gordon"... J'eus un coup au cœur, puis, je me souvins que Doherty avait mentionné ce nom comme étant celui de la mère d'Anny. Je respirai. Un peu de chance me revenait.
Je risquai un coup d'œil à l'intérieur : Anny ne s'y trouvait pas, seule une jeune hôtesse renseignait les visiteurs. J'entrai.
Les auteurs des tableaux exposés étaient surtout des adeptes de l'Ashcan School. À ma grande stupéfaction, je trouvais en bonne place affichant des prix élevés quelques-unes de mes meilleures peintures, dont "Sierra Nevada au crépuscule". Ces tableaux, pour lesquels mon ami Zertin m'avait versé une forte somme, avaient donc bien été vendus à "une galerie d'art des Grands Lacs". Visiblement mon parrain artistique ignorait qui était Annie Gordon.
Ainsi Anny avait acheté à Zertin mes plus belles toiles du moment pour les exposer à CLEVELAND. J'étais ému de les retrouver dans une si grande ville, comme si Anny et moi avions pu réaliser notre rêve.
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Je retournai à mon hôtel, décidé à brusquer les choses, et demandai de quoi écrire. Je me couchai, ému et inquiet à la fois. Ne trouvant pas le sommeil, j'élaborai un texte fort long, un peu embrouillé qui faisait la part belle à mon grand amour et à mes états d'âme. Je rêvais éveillé. Finalement, j'optai au petit matin pour demander à Anny un simple rendez-vous.
Je destinai à Mademoiselle Anny Gordon la missive suivante :
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Ma chérie,
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je ne peux vous appeler autrement.
Vous le saviez, n'est-ce pas ?
Je suis venu à CLEVELAND pour que nous décidions ensemble d'un avenir incertain. Je ne veux pas que sans raison un sort injuste nous sépare. Nous sommes les innocentes victimes de cette folle époque. L'amour et l'art nous unissent : je n'arrive plus à vivre sans vous. Nous ne pouvons rester silencieux quant à notre destin.
Dimanche, je me tiendrai à Fairview Park près de l'entrée de Terrett Avenue : je vous attendrai tout l'après-midi.
Si vous ne venez pas, je comprendrai et ne vous importunerai plus.
À bientôt : je le souhaite de toute mon âme...
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Louis Barns

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Le lendemain, vendredi, je retournai à la galerie, mais atermoyais ma démarche en reconnaissant le cabriolet Ford en stationnement devant l'entrée. Au bout d'un moment, Anny sortit accompagnée d'un jeune homme qui fit démarrer son véhicule à la manivelle : j'étais comme pétrifié à la vue de mon aimée et mon cœur battait la chamade. Reprenant mes esprits, je pénétrai dans la galerie et confiai l'enveloppe à la jeune hôtesse.
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Ce dimanche le ciel était couvert : il bruinait. En début d'après-midi je me tenais, col relevé, les mains dans les poches, adossé à un muret à l'entrée du parc.
Il faisait froid. Ou, plutôt, j'avais froid à l'idée de l'échéance qui se présentait. De rares passants m'examinaient avec curiosité. Je demeurais à demi songeur, à-demi assoupi, lorsque soudain je ressentis sa présence : Anny était là !
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Ses cheveux auburn étaient humides de pluie, ses splendides yeux verts m'examinaient plein de tendresse.
Je voulus me précipiter et la prendre dans mes bras, mais elle m'arrêta d'un geste plein de noblesse en murmurant : il ne faut pas Louis.
Alors je déversai le trop plein de mon cœur et de mes larmes, lui criant mon amour, ma foi en notre union cimentée par notre passion artistique, l'espoir d'une vie heureuse en Europe ou en Australie, lui rappelant que nous étions victimes des mœurs de notre époque et supportions seuls la culpabilité d'autrui ! Nous étions face à face, la pluie baignant nos visages, notre désespérance affichée. Je voulus me rapprocher d'Anny, mais à nouveau elle stoppa gentiment mon élan.
Ma chérie, nous pouvons et devons partir ensemble, loin de l'Amérique, de son modernisme aventureux et de ses incohérences. Nous avons le droit, ô combien, d'être enfin heureux !
À ces mots, le visage d'Anny laissa paraître une grande tristesse :
Non, Louis. Tout ce que tu as envisagé est réalisable, mais j'ai décidé que ma lignée disparaîtrait avec moi. Je ne veux pas qu'un de nos descendants, mon Chéri, soit un nouveau Dick Flannagan !
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Depuis plusieurs années, sur l'initiative de John Duff mettant en exergue les théories encore mal connues de Georges Mendel, la communauté scientifique avait développé les lois de l'hérédité et rendu publics ses travaux. Je restais abasourdi ! Cet argument, terrible mais irréfutable qu'Anny m'annon-çait, faisait s'écrouler brutalement tous mes projets d'avenir.
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Elle s'approcha de moi, et, m'enserrant tendrement, m'accorda un léger baiser qui révélait son grand amour, puis s'enfuit en courant.
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Je restais seul en ce parc, sous la pluie, avec mon chagrin, et sur les lèvres le goût frais, trop fugace, d'un bonheur illusoire.
Je ne devais plus jamais revoir Anny.
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Le retour à HAPPINESS CITY fut en partie à l'image de l'aller, moitié somnolant, regardant sans voir, à demi rêvassant, ne répondant pas aux autres passagers qui tentaient de me faire sortir de mon mutisme... Toutefois, je fus ébloui par la palette de couleurs déployées dans la traversée des MONTAGNES ROCHEUSES au crépuscule, tableau magnifique qui me libéra relativement de ma torpeur. Je me promis, enthousiaste, de revenir "bien vite" avec chevalet et pinceaux. Et mon âme de peintre succomba à cet appel féerique... vingt ans plus tard.
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La région aride et semi-désertique du Grand Lac Salé, emplie de nostalgie, aviva ma tristesse et mon sentiment de grande solitude.
La fin de ce voyage d'une semaine fut sans attrait.
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Le lieutenant Pat Doherty qui guettait mon arrivée vint me voir le soir même. Je me libérai du poids de ma peine en lui contant mon entrevue avec Anny. Je ne lui celai rien de nos propos.
Maintenant, Louis, conclut-il, tu connais ton avenir. Tu dois réagir, retrouver la sérénité en conscience du devoir accompli. Consacre-toi entièrement à ton activité artistique consolatrice. Pense enfin à toi !
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ROB

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Les saisons se suivaient à HAPPINESS CITY, la guerre d’usure de Doherty durait. Bob Ginger, récemment libéré, s’éloigna de la région pour une ville plus au nord. Cet habile voyou délaissait Flannagan dont il se méfiait considérablement.
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Le F.B.I., agence policière spéciale, sévissait contre le gangstérisme dans les pays de l'Union depuis quatorze ans. Un des services de ce bureau luttait aussi, depuis trois ans, contre les fabrications et ventes d'alcool, devenues illicites dans beaucoup d'états.
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Flannagan avait perdu ses hommes de base. Sur le point d’être pris, il fermait l’entrepôt. La "Prohibition" resserrait son étau... Et la rumeur courut que Flannagan avait une base secrète en un état voisin, dans SACRAMENTO même, sa ville natale. D’après Doherty, des gangsters avaient "parlé". Bien entendu, c’était faux. Les renseignements émanaient d’Inspecteurs de la Prohibition. Flannagan, obsédé, se fiant à la rumeur, faisait assassiner plusieurs "seconds couteaux" par de petits voyous inexpérimentés, à sa dévotion pour gagner du galon. Peu à peu Flannagan perdait de son emprise sur HAPPINESS CITY, car certains "percepteurs" étaient en prison, à sa place, pour racket. Mais il me semblait pratiquement intouchable, usant d’exécutants, se couvrant d’alibis. Étant pris sur le fait Flannagan tomberait.
Oui, mais comment le surprendre ?
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Le piéger ? un projet des plus fous, utopique...
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······

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J’avais totalement rénové la boutique et remis en état l’atelier de peinture.
Mes tableaux étaient appréciés, grâce à Zertin qui acceptait d’être mon "tuteur artistique" : Les galeries des Grands Lacs sont demanderesses de vos œuvres, Louis.
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Ayant en poche une carte de journaliste, Rob était revenu s’installer avec moi.
Il avait vingt-cinq ans et beaucoup mûri. Il était révolté comme on l’est à cet âge. C’était un beau garçon d’allure romantique et autour de lui les filles papillonnaient. Il méditait souvent, silencieux, la pipe de bruyère (importée d'Allemagne), à la main.
Isabelle et "son" Rick Doherty se marièrent, optant pour HAPPINESS CITY, lieu de la noce. La vente de quatre de mes tableaux couvrit les frais. La fête était sous protection de la police. Pat Doherty faisait danser Tante Mathilde. Et Maud, jolie sylve valsant, disparaissait dans les bras d’un galant géant, le Sergent Flood : c’était véritablement le clou du spectacle !
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Rob prenait des photos sur l'actualité, écrivait quelques lignes pour l’éditorial du "Happiness-Paper", une feuille de chou qu’il venait de créer avec quelques amis.
Rob, bon reporter, excellent photographe, possédait l'appareil à soufflet pliant, sorti tout récemment des usines Kodak, qui utilisait les films-packs au lieu de plaques. Rob était de toutes les révolutions techniques américaines... Il était un disciple d'Alfred Strieglitz et de Edward Weston, comme moi celui de John Marin, en peinture (celui-ci photographié par ce même Strieglitz, en 1920.)
Et les photos de Rob imageaient son journal.
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Nous étions alors en 1931.
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Supervisant le déroulement de la fête, je repérais les convives assoiffés, réparais les bévues, répondais à chacun.
L’image d’Anny à mon esprit s’imposa : nous aurions pu aussi nous marier ce jour là. J’étais trop malheureux, j’abandonnai la fête.
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J’avais besoin d’être seul, je rentrai chez moi. Allongé sur mon lit, je ne voulais penser. Et dans l’obscurité je sentis la présence de Rob tout près de moi, qui, tout bas, murmura :
Les assassins ne devraient pas avoir d’enfants et les parents ne devraient pas se faire tuer...
— Pourquoi dire cela ? et à qui penses-tu ?
— Je songeais à Anny Flannagan et Louis Barns.

Je me redressai et allumai la lumière. Je regardai mon frère affectueusement :
Mais qui a pu te parler d’Anny Flannagan ?
Prenant un siège, s’avançant vers moi, complice :
Pat Doherty. Mais je l’ai aussi rencontrée.
Le journalisme ouvre presque toutes les portes : j’ai donc interviewé Miss Anny Flannagan... pardon, Annie Gordon !

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J’étais abasourdi, il pouvait être fier :
Mais que lui as-tu dit pour qu’elle ouvre sa porte ?
— Je voulais l’interroger sur Dick Flannagan. Mais pour entrer, j’ai dû dire m’appeler Barns.
Et, en me regardant malicieusement, si j’avais dit "Louis Barns", elle m’aurait gardé !
J’étais déconcerté, la tête dans les mains.
Rob reprit :
Je t’ai vraiment maudit, tu sais, d’avoir laissé partir cette adorable fille. Si tu n’en voulais pas, il fallait me le dire...
— Tu sais, Rob, je n’ai vraiment pas le cœur à rire !

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Alors, il se leva, marcha dans la chambre en examinant les lieux et, tout à ses pensées qu'il ponctuait d'une gestuelle, pipe en main :
Anny Flannagan est victime comme nous du cerveau dérangé de son gangster de père. Et tu l’as rejetée au nom de nos parents, dont tu étais aussi l’inconsciente victime !
— Je t’interdis de dire cela des parents ! Tu traites le Père comme un Dick Flannagan !
— Toi, tu es un aveugle au bord d’un précipice ! Tu ne m’empêcheras jamais de parler, Louis, ni surtout de dire le fond de ma pensée. Les temps étant durs, nos parents ont décidé que l’aîné des enfants resterait un esclave...

Je tentai vainement d’interrompre Roby :
Nos Père et Mère ont tout sacrifié pour nous...
Mais Rob exhala sa rancœur, intarissable :
Pour nous, oui : Isa, Maud, et moi, mais pas pour toi.
— Laisse-moi seul juger de la situation.
— Donc, nos chers parents ont eu un enfant esclave : enfant valet, enfant nounou, enfant tuteur, enfant porte-drapeau du nom de la famille. Le Père est orgueilleux et n’aime pas céder. Le Père n’a pas suivi jusqu’au bout les conseils donnés par Doherty, sauf d’abriter les filles.
Il suffisait de feindre de payer l’impôt, durant les trois mois de préparation d’un traquenard. Mais qu’était-ce que trois cents dollars ? Presque rien : un peu d’économies familiales et autres.
Et en gagnant du temps, nous aidions la police. Père a t-il recherché une aide financière ? Piéger Dick Flannagan par l’enregistrement de quelques menaces, quelle stupidité ! Père délibérément agissait par orgueil.

Je fus atterré par son analyse dure.
Je m’étais toujours efforcé d’écarter de telles pensées ; malgré moi, la logique des faits s’imposait. Rob ferait certainement un bon journaliste.
Il persista encore en sa démonstration :
Dick Flannagan est un être sordide et fou. On le prendra bientôt, je vais m’y employer ! Le problème ce n’est pas lui, ce sont les autres.
La mère d’Anny est morte de chagrin.
La folie de son père anéantit Anny.
Tu as fait plus pour nous que n’aurait fait le Père.
Tu as laissé partir Anny pour ne pas nous blesser.
Isa et moi menions une vie d’étudiants aisés pendant que tu t’éreintais au travail pour nous exempter des soucis matériels jusqu’à la fin des temps.
Maud fait bonne figure avec ses amis riches, elle a de beaux effets, ne se soucie de rien. Pour qu’elle vive ainsi tu brades tes tableaux !
Lorsque je leur parle quelquefois de justice, elles m’écoutent par charité, mais s’en moquent.
— Elles n’ont pas vu le drame, elles sont excusables.
— Moi, j’y ai assisté. Et puis j’ai vu Anny.
Tante Mathilde dit : "le passé est passé". Flannagan peut dormir tranquille, c’est facile !
Après avoir gâché ta jeunesse, Louis Barns, tu es prêt à vieillir en grande solitude.
— Je n’épouserai pas Anny, et tu le sais : elle redoute sa descendance et moi j’ai vu son père tenir un revolver et détruire à jamais la paix sous notre toit !
— Je sais effectivement que je te dois la vie : écoute-moi ! J’aiderai Doherty à "pincer" Flannagan. Détruire ce gangster m’incombe maintenant. Je peux le contacter, c’est même assez aisé : "Happiness-Paper" est ma carte de visite. Je suis journaliste, surtout ne l’oublie pas ; c’est utile un journal qui mène l’opinion.
— Ce jeu est dangereux, laisse faire la police.
— Moi, j’agis en accord avec Pat Doherty, bien évidemment !
— Mais qu’attends-tu de moi pour cette opération ?
— Que tu restes à l’écart, sans jamais rien me dire.
— Soit, mais j’en parlerai d’abord au Lieutenant.

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Doherty confirma la participation de Rob, depuis deux ans, à l’annihilation du gangster Flannagan et sa sinistre bande. Il l’avait incité à contacter Anny. J’exhortai Doherty de ne pas mêler Rob aux manœuvres meurtrières de la police. Il se porta garant de la sécurité, dans la mesure où Rob jouerait vraiment son rôle, ne celant aucun fait et respectant les ordres :
J’ai pour mission de protéger la société contre ses démons, si elle y consent, bien sûr, donc en s’impliquant pleinement dans cette lutte. Rob fait partie de notre monde, que je sache ? Encore une fois, il ne risque vraiment rien, s’il respecte, "à-la-lettre", le policier martelait ces mots, les règles édictées par les professionnels antigangs.
— Rob jouera sa partie et vous n’y pourrez rien : je connais mon frère
, dis-je tristement.
Je suis un policier, pas un garde du corps. C’est ainsi, Louis ! me répondit-il durement.
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PRIS SUR LE FAIT !

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Je ne pouvais avoir d’autorité sur Rob, et de Pat Doherty je n’étais entendu. Isa se séparait des souvenirs d’enfance, ma sœur Maud n’était pas en âge de comprendre...
J’étais seul à craindre le pire pour mon frère…
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Le tirage de la feuille "Happiness Paper" augmentait en relativement peu de temps.
Il ne concurrençait pas le "Nevada News", surtout concerné par les nouvelles de l'état. "Happiness Paper", le petit journal local, traitait non seulement des choses de la ville, mais aussi de la vie quotidienne en campagne.
Deux ans avaient suffi à la "feuille de chou" pour devenir un journal crédible et vivant. Des paysans venaient en ville l'acheter, avec quelques marchandises au grocer’s shop. Et les nouvelles, de la semaine écoulée, étaient lues dans les ranches isolés le soir même...
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Rob interviewait le juge John-Henry Floyds, président du Tribunal de CARSON CITY champion des déclarations fracassantes d’extermination totale des gangsters. Il était âgé de plus de soixante-dix ans. Le juge Floyds avait été l’un des notables qui témoignaient avoir rencontré Flannagan à CARSON CITY lorsque étaient commis les meurtres, à HAPPINESS CITY, de mes parents.
L’interview du juge figurait mot pour mot dans l’article de Rob qui rappelait aussi les meurtres des Barns, Chuck, de la Veuve et les "témoignages" produits à cette époque.
Rob citait l’article du vieux "Nevada News", édité neuf ans plus tôt, qui mentionnait le juge Floyds venu au congrès de DENVER pour toute la semaine, "dont le jour des crimes". "Happiness Paper" ne commentait pas le fait, mais les lecteurs comprenaient que le Juge Floyds avait, lors du procès, fait un faux témoignage.
Il n’y eut guère de réaction à l’article : les nouveaux interviews émanant de Rob Barns des autres grands témoins lui étaient refusés par les rédactions des journaux proches des édiles.
Rob alertait le journaliste Mullighan, vieux routier, qui l’avait formé à ce métier. Celui-ci, surpris de tels refus, propulsait les jeunes loups des "Denver News" et "Fresno Post", quotidiens redoutables et avant-gardistes, pour enquêter sur les témoins de ce procès. Les deux reporters se heurtaient à des refus, sauf un témoin qui acceptait de confirmer sa déclaration au procès, neufs ans plutôt : c’était un "ex-gérant de Monsieur Flannagan". Supportant ces réticences, Rob écrivait :
Il faut comprendre les témoins : ils ont très peur.
Mais si d'autres incohérences d'agendas, telles celles observées pour le juge Floyds, apparaissaient, le procès serait réouvert, inéluctablement.

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Les deux journalistes s’en donnaient à cœur joie et rivalisaient par des hypothèses folles, sentant inéluctablement venir "le scoop"… Ni les rédacteurs, ni les lecteurs n’étaient dupes. Un soupçon de scandale issu de l’extérieur envahissait la ville et tout le NEVADA. Se faisaient entendre des hommes politiques, et la Cour fédérale ordonnait une enquête. Le juge John-H. Floyds s’expliquait plutôt mal. Devant comparaître, il chutait de son balcon, mortellement et bien malencontreusement...
À cet âge on n’a plus le sens de l’équilibre, me fit remarquer, sans rire, Doherty.
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J’étais inquiet pour Rob, malgré sa réussite.
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S’attaquer aux gangsters en étant journaliste était de la démence et surtout suicidaire : depuis 1920, c’était le bras de fer dans ce jeune pays entre les fédéraux et tous ces hors-la-loi qui voulaient dominer. On craignait Flannagan, car il menait son monde en le terrorisant : et les siens et les autres. Il avait de l’argent, il trouvait des appuis, donnant, à qui voulait le pouvoir, la puissance. Ensuite le pouvoir lui était redevable...
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J’avais trop supporté le fardeau de la peine. Je me considérais détaché de l’affaire. Dissuader mon frère était une gageure, dès lors qu’il s’estimait chargé d’une mission : il traquait Flannagan en aidant Doherty.
Et puis, à trente-cinq ans, j’étais lassé de tous ces événements fous et criminels. Ayant accompli ma tâche de frère aîné, je souhaitais enfin ne plus penser qu’à moi.
Si Flannagan était revenu à la charge pour s’emparer par la force du grocer’s shop, je m’en serais allé mes pinceaux à la main, le cœur usé, mais libéré de mes angoisses.
Avais-je mérité de perdre aussi Anny ?
Je me posais alors ce type de questions : aurais-je dû intervenir plus fermement auprès du Lieutenant Pat Doherty ? De Rob ? Ou devais-je moi-même abattre Flannagan, en pleine rue, pour le mettre hors d’état de nuire ? Puis-je être le meurtrier du père d’Anny, l’infâme assassin de sang-froid de mes parents ?
La destinée de Rob avait fléchi très tôt, dès l’âge de douze ans, au spectacle du drame. Et il avait suffisamment de volonté pour franchir l’obstacle de l’amour familial. Je ne me croyais plus responsable de tout, devenant un tuteur un peu désabusé. J’étais donc résigné, dans cet état d’esprit, lorsqu’un nouveau drame survint dans ma vie.
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Je ressens de nouveau les émotions passées. Pour ne rien oublier, en ma désespérance, je retrace ici le triste scénario.
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Le mercredi 8 août 1933, la date est à jamais gravée en ma mémoire, une voisine entra en criant et pleurant, stupéfiant tous les chalands du magasin :
Louis ! Dick Flannagan vient de tuer ton frère Rob !
Je ne comprenais pas, ne voulant pas le croire : rien ne s’étant passé, je servais mes clients. Tout était ralenti, le silence pesant après que la voisine, ébahie, se fut tue. Ma vue s’obscurcit devant le Sergent Flood qui me prenant le bras me conduisit dehors.
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Je revins à moi sur un lit d’hôpital après avoir dormi sous la médication. J’étais anéanti, j’avais la tête lourde des cris de la voisine. Roby était mort !!!
Un bruit, je me tournai : Isabelle était là.
Lorsqu’elle se faisait gronder, étant enfant, elle venait à moi pour que je la console. Cette fois c’était moi qui me serrais contre elle : je voulais tout savoir sur la mort de mon frère.
L’explication viendra des gens de la Brigade Spéciale, me répondit Isa, tentant de me calmer. Allez, repose-toi...
— J’irai tuer Flannagan !
— Dick Flannagan est bien mort et sa bande arrêtée. Et HAPPINESS CITY redevient enfin libre !

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S’il ne s’agissait de la malheureuse histoire de toute une famille d’HAPPINESS CITY dans les années suivant la Grande-Guerre, mais plutôt d’un récit du siècle précédent, j’aurais écrit :
"OÙ LE ROMAN JUSTIFIE SON TITRE"

"PRIS SUR LE FAIT" révèle plus une longue plainte qu’un mémorable cri de guerre ou de victoire.
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Pat Doherty vint me voir deux jours plus tard :
Rob avait son idée qu’il celait en partie. Et rappelle-toi, Louis, ce que je te disais : Rob ne risquera rien, s’il respecte les règles. Il ne m’a pas tout dit pour piéger Flannagan !
Le lieutenant, ému, me relata les faits :
J’étais à quelques pas de cette pourriture... et je n’ai pas tiré ! s'exclama Doherty.
Je fus surpris de l’entendre parler ainsi. Doherty accomplissait toujours son devoir sans haine, rigoureusement, sans s’impliquer personnellement comme tout grand policier.
.
Voici le récit que me fit le Lieutenant Pat Doherty de la Brigade Spéciale.
Rob avait projeté de "fabriquer" les preuves des crimes et forfaits commis par Flannagan (autres que les meurtres des parents Barns, bien sûr) et de les monnayer cher contre son silence. Les copies de preuves seraient en bonnes mains, au cas où Rob serait l’objet d’un attentat. En échange du paiement, Rob s’engagerait à signer un reçu qui le ferait complice. Rob tiendrait Flannagan, le gangster tiendrait Rob.
.
Doherty se trouvait prêt à intervenir car il doutait fort de "l’immunité" de Rob : le policier ne croyait pas que le gangster serait réellement dupe des fausses preuves.
Rob ne démordait pas de sa "machination"...
La rencontre devrait se faire "en terrain neutre". Était choisi un vieux moulin désaffecté, un "observatoire" coté de la police avec salle en sous-sol et souterrain d’accès. Un puits à l’extérieur masquait une autre cache d’où jailliraient, fortement armés, des gardes fédéraux. On accédait au puits par un tunnel étroit dont l’entrée se trouvait hors de vue du moulin. Et Rob refuserait, bien sûr, tout autre endroit.
.
L’entrevue aurait lieu au jour "J", le 13 août.
Ce jour était fixé, car Rob avait "ses preuves" : il prétendrait avoir des "pièces explosives". Flannagan serait-il dupe réellement ? Les mises au point du plan étaient discutées, entre Rob et Doherty, de façon secrète, la nuit, hors la ville dans une ferme en ruine.
Les pourparlers avec les gangsters s’effectuaient au local du journal, le "Happiness Paper", sous le prétexte de rédiger des annonces.
.
Un mois avant, la planque serait aménagée. Les agents, relayés chaque nuit, veilleraient durant trente jours, fin prêts pour cette embuscade. La communication et les signaux d’alerte étaient bien au point, car rôdés de longue date. Les modalités de cette intervention étaient programmées, minutées, sans une faille : la police envahirait les lieux au moment où Flannagan serait pris en situation de flagrant délit, ce qui le condamnerait. Il n’allait tout de même pas payer des "fausses-preuves" sans raison... Mais il ne serait pas obligatoirement jugé pour meurtre, … peut-être uniquement pour "complicité" ?
Et Rob alerterait les agents fédéraux en se laissant tomber soudainement au sol. Les gens sortis du puits cerneraient le moulin.
.
Investissant les lieux, la veille du jour "J", les gangsters ne découvrirent absolument rien.
Les agents fédéraux, à quelques mètres d’eux, épiaient leurs allées et venues en silence. Le périscope au puits surveillait les abords. Six Flannagans restèrent pour garder le moulin...
Au petit matin, Dick Flannagan arriva, accompagné de quatre gardes du corps, souriant aux guetteurs, aux arbres, au moulin. Les sentinelles de nuit rendirent compte "au boss". Puis Dick Flannagan pénétra dans le moulin.
.
Rob arriva plus tard, à l’heure convenue. Doherty, à l'affût, parut très étonné de le voir entrer sans documents dans les mains.
Rob s’arrêta à quelques pas de Flannagan en le regardant fixement droit dans les yeux. Un silence écrasant régnait dans le moulin. Les dix gangsters se tenaient debout, immobiles, alignés sur un rang derrière Flannagan. La situation paraissait anormale, l'ambiance particulièrement tendue.
Puis tout se passa soudain trop rapidement.
Comme Rob, visiblement préoccupé, sortait lentement la pipe de sa poche, Flannagan l’abattit à coups de revolver, suivant rageusement sa chute sur le sol. Les Fédéraux surgirent : "Police, bas les armes !"
Flannagan, bras ballants, voulut se justifier :
Il m’avait provoqué en duel, il m’aurait tué : j’étais en état de légitime défense !
— Surtout avec une bouffarde en main !
hurla le Sergent.
Et, passant devant Flannagan, il le gifla, l’envoyant valdinguer au milieu de ses hommes dont quelques-uns furent entraînés dans sa chute. Le gangster, ainsi humilié devant sa bande, se releva, rageur, les yeux fous. Comme Doherty se penchait sur le corps de Rob, Flannagan le visa, pointant son revolver.
Trois gangsters dégainèrent aussitôt.
Deux policiers ouvrirent le feu immédiatement, épaule contre épaule, un droitier et un gaucher, désarmant les bandits et tuant Flannagan "de deux balles perdues", mais... entre les deux yeux.
Le coroner m’a dit : « Prenez-le sur le fait ! Je veux un vrai flagrant délit, pas d’alibi. Pas de scrupule, abattez-moi cette canaille ! »
.
Nous avions donc prévu de "tenter" les gangsters, ne les désarmant pas immédiatement. La fusillade faisait partie de nos plans, déclara Doherty à la fin du récit. La Brigade n’admet que les tireurs d’élite...
Les Flannagans parleront, ils n’ont plus rien à perdre. Les appuis "hauts placés" du gangster tomberont. De nombreux édiles devront rendre des comptes.

Le Lieutenant, perplexe, me précisa encore :
Il y a deux choses que je n’ai pas comprises :
- Pourquoi Rob n’avait-il pas sur lui les documents ?
- Ni pour quelle raison Flannagan a fait feu ?
...Et je ne le saurai probablement jamais...

Pour la première fois Doherty se trompait…
Rob est le désaveu de toute ma carrière.
Je lui serrai la main. Notre peine était grande.
.
.
.
LA LETTRE DE ROB

.
.
Si j’avais évité à Robby d’être tué, lorsqu’il avait douze ans, par ce même gangster, je n’avais pas su le protéger cette fois. J’avais subi un choc, je demeurai prostré dans ma chambre avec tous ces affreux souvenirs.
.
À soixante-six ans, quand j’y songe parfois, je ressens la même amertume qu’à l’époque...
.
Je revois la foule à l’enterrement de Rob : les amis, les gens qui n’avaient plus peur, les autres, ceux espérant se dédouaner, les curieux, le journaliste Mullighan, des reporters, les "incorruptibles" de Doherty et Flood, les descendants de la famille du clan Barns, des camarades d’Université de Rob, les coroners de TUCSON, de CLEVELAND, le coroner Rick Doherty, tous mes voisins, Tante Mathilde, Isa et Maud, toutes en larmes. En réalité, j’étais à peine conscient.
.
.
Mais, le temps s’écoulant, je surmontais ma peine.
.
Je songeais quelquefois au désespoir d’Anny. Quels destins ! Nous aurions été si heureux ensemble…
Les obsèques de Flannagan se déroulèrent à CLEVELAND, la ville de sa jeunesse. Seuls Anny et Pat Doherty y assistaient.
Un soir de confidence, il me narra cette rencontre :
Je n’ai, hélas, rien à révéler, Lieutenant. Je pleure sur moi-même, et puis... c’était mon père, lui dit Anny en fin de cérémonie.
Vous l’ai-je demandé au moins, Mademoiselle ? Vous méritez ma compassion comme je la dois à Louis Barns. Si je sers la Justice, c’est complètement. Et ce n’est que justice de vous épargner… Mais qui d’autre que moi aurait pu vous le dire ?
.
Et comme on dit toujours, "mais la vie continue". J’ouvris le grocer’s shop la semaine suivante.
.
Ma peine maîtrisée, je lisais le courrier, car il me fallait répondre aux mots de réconfort. Or, sur une lettre je reconnus indiscutablement l’écriture de Rob ! Je tardais à l’ouvrir, inspectant l’enveloppe et la date d'expédition. Cette missive provenait de FORESTHILL. La lettre avait été postée huit jours auparavant, apportée par un employé des messageries
Je la décachetai : elle émanait de Rob !
Il l’avait écrite quelques jours avant sa mort. Il avait dû confier son pli à un ami habitant la ville de FORESTHILL.
Je tremblais cette lettre en main, mais je lus :

« Mon Cher Louis,

Je te dois une explication. Je ne serai plus quand tu liras cette lettre. Ne pleure surtout pas, mon frère bien aimé, je réalise un rêve et c’est bien mieux ainsi. Je vais te raconter, je ne serai pas long.
J’étais vraiment marqué par les meurtres brutaux de nos parents et par notre grande impuissance à obtenir justice contre ces hors la loi.
La veulerie des gens rackettés me heurtait. Il fallait aider la police et non la fuir. Sans témoin, la police ne peut réussir. Comme Pat Doherty nous le réitérait :
« La police a l’obligation du succès, toutefois, elle doit obéir à des lois que ses adversaires ne respectent jamais. »
.
J’aurais pu projeter de tuer Flannagan, mais je n’aurais été qu’un assassin de plus, et les Barns n’ont jamais été des assassins.
.
J’étais désabusé et la vie me pesait. J’ai pensé quelquefois mettre fin à mes jours. J’étais las des gangsters, de la prohibition, de la corruption et fausses libertés. Et j’ai bien réfléchi : je me suiciderai mais de façon utile à la cause du droit.
.
C’est pourquoi Doherty et moi avons monté le scénario du rachat de documents, photos constituant des "preuves accablantes" : J’avais un bon copain photographe et truqueur. Doherty contera le traquenard, d’ailleurs, tel qu’il envisageait bien sûr de l’appliquer.
En réalité, j’ai provoqué Flannagan en duel (à l’insu du Lieutenant Doherty) : le gangster prendra les preuves sur mon cadavre, à moins que je ne le tue et reparte libre. Flannagan doit me considérer plutôt comme un naïf que comme un fieffé arnaqueur, mais il accepte ! J’aurai besoin de policiers comme témoins : ils préparent leur piège, et je monte le mien. Autrement Doherty n‘aurait jamais voulu.
.
Demain, je me rendrai jusqu’au moulin sans arme, ni documents. Je n’ai, bien sûr, aucune preuve. Je voudrais être assassiné publiquement par Flannagan, pour que la Justice tienne son authentique flagrant délit !
Que Doherty me pardonne ce subterfuge !
.
Embrasse tendrement de ma part la famille.
.
Tu sais, pour Anny Gordon je suis sincère : c’est une fille adorable, faite pour toi.
.
Adieu, grand frère bien aimé : au Paradis !
.
Rob Barns.
.
Vendredi 3 août 1933.
»
.
.
.
Plus tard, je montrai cette lettre à Doherty.
Ah ! Le rusé compère ! s’écria l'officier d’un ton admiratif, mais sa voix se brisa en proie à l’émotion.


Jacques LAMY "PRIS SUR LE FAIT !"


Dernière édition par LAMY Jacques le Jeu 8 Oct 2009 - 11:33; édité 3 fois
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MessagePosté le: Ven 2 Oct 2009 - 12:20    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Sam 3 Oct 2009 - 00:13    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Je viens de lire le chapitre "La reprise en main".

D'emblée, je dois dire que le narrateur omniscient (focalisation zéro) tient bien le récit en main. Il sait tout et connait tout, il nous promène dans le temps et dans l'espace avec aisance et nous raconte sobrement mais avec une clarté admirable,  les péripéties accélérées d'un récit qui prend du souffle, ou plutôt nous en prive. Car "l'affaire se corse" de plus en plus.

Je dois dire que j'ai beaucoup aimé ce chapitre. sans doute avec l'arrivée des indiens et la succession de crimes "bizarres" et surtout le personnage de Kua.. (je m'en rappelle plus), enfin le colosse indien , et le dialogue faussement "sibyllin" avec Doherty après le "décés" du  videur du Paradise.

Un air de cinéma plane sur le récit. Peut-être que le style accéléré et sobre concourt à créer dans notre imaginaire des images nettes, sans fioritures.

Finalement, narrateur omniprésent ou pas, je n'ai plus besoin de l'auteur dans le récit.

Il a bien fait de s'en escamoter . Na !

Merci à Lamy  pour ce texte qui n'est pas de lui ...ou presque . En tout cas, l'illusion a un impact certain.

Difficile d'échapper aux sortilèges du sac à Ma Lice et de ne pas se rendre à l'évidence. Une envolée que je n'expliquerai jamais.
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MessagePosté le: Lun 5 Oct 2009 - 16:03    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Chapitre "Le drame".

Le chapitre précédent promettait bien des rebondissements, alors que celui-ci est comme une douche froide. Il met fin à mes espérences de voir le Père tenir tête longtemps  et participer à épingler les tueurs.
La suite me montrera le pourquoi de ma déception ou la dissipera. Je dirais alors ce que j'ai ressenti par rapport à cette étape là.

Remarques secondaires :

- Faut -il ajouter un "vous" dans "vous teniez dans la réserve" ?
- supprimer "était" dans "Rob si besoin était le mettrait"
- les propos" rappelle-toi qu'ils ne laissent pas de témoin" sont-ils de Père ou de Doherty (je n'ai pas cherché en amont).
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MessagePosté le: Lun 5 Oct 2009 - 18:44    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

.
.
.
- Faut -il ajouter un "vous" dans "vous teniez dans la réserve" ? À mon avis : non. Demandez à Humphrey.
.
- supprimer "était" dans "Rob si besoin était le mettrait". Je ne crois pas, Abdel, mais peut-être faudrait-il revoir la ponctuation.
- les propos" rappelle-toi qu'ils ne laissent pas de témoin" sont-ils de Père ou de Doherty (je n'ai pas cherché en amont). Le Père.
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MessagePosté le: Lun 5 Oct 2009 - 20:34    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Bon sang ! j'ai mauvaise langue (propre plus figuré) .

"Si besoin était". Rien à supprimer. La ponctuation (deux virgules) m'aurait épargné cette remarque .

Le rouge m'a rappelé à l'ordre. Merci.
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MessagePosté le: Lun 5 Oct 2009 - 21:05    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Chapitre "Le bras de fer" :

Chapitre dense en informations accélérées. Ca va très vite. Le narrateur n'arrive pas parfois à nous clarifier les échanges entre personnages . Il rapporte les paroles en citant deux personnes à lafois et on peine à comprendre qui parle sans relire immédiatement une seconde fois.

De temps à autre, le narrateur parle de lui même. Il ne s'oublie pas. Il se brosse un petit caractère sans forcer. Ainsi, apparait cette touche d'âme sensible d'un artiste peintre au milieu de ses carnages. Il n'omet pas de nous donner des nouvelles des membres de sa famille, laconiquement. Il est pressé. On a cette impression, "d'en finir" de raconter cette histoire qui lui pèse sur le coeur, qu'il raconte comme qui dirait à contre coeur.

Le seconde partie de ce chapitre le montre bien : il saute des lustres pour nous donner la situation familiale des années plus tard.
 
Bref, mon ressenti se résume en un mot : l'accélération de l'histoire et sa condensation. On ne souffre pas à attendre la suite. Le narrateur est si concis et si bref qu'il va droit au but sans checher à allonger la soif du lecteur à connaître les étapes du dénouement.
 
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MessagePosté le: Mar 6 Oct 2009 - 21:31    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Chapitre "Anny".

J'avais attendu que la suite m'éclaircisse sur mon sentiment sur la rapidité du récit, et l'impression que j'ai eue que le narrateur veut en finir.

J'ai eu ma réponse dans ce chapitre.

  Un chapitre exceptionnel, plein de douceur et d'atmosphère sentimentale au milieu de revirements et de surprises, menées de main de maître . Je pense que ce serait (car pas tout lu) le point culminant  du texte après la montée en tensions et la descente aux enfers du terrible sort de cette famille et de cette ville.

Le narrateur se montre tout d'un coup, si sensible et si fin à rapporter cet amour naissant et "son execution" par le hasard  . L'auteur, avec sa sensibilité aiguisée, transparaît par le biais de son style fin qui en dit plus qu'il ne dit sur les sentiments du personnage et sa grande déception.

Un chapitre très bien documenté, "tout blanc" c'est à dire sans sang, sans violence, tout plein d'art, de peinture, de bon goût, d'amour. Il tranche beaucoup, et dans le vif, avec le reste du récit.

C'est un joyau au milieu du roman .
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MessagePosté le: Mar 6 Oct 2009 - 22:58    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

LAMY Jacques a écrit:
. - Faut -il ajouter un "vous" dans "vous teniez dans la réserve" ? À mon avis : non. Demandez à Humphrey.Je confirme, le "vous" est nécessaire.
- supprimer "était" dans "Rob si besoin était le mettrait". Je ne crois pas, Abdel, mais peut-être faudrait-il revoir la ponctuation.
"Si besoin était" est une expression. Mais entre virgules ce serait plus clair, en effet.



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MessagePosté le: Mer 7 Oct 2009 - 14:21    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Il y a de ces remarques qui, lancées sans mûre reflexion, font penser aux autres que l'on n'est pas aussi "instruit" que ça en matière de langue.

Il va de soi que je connais bien l'expression "si besoin est". Dan le cas contraire, je ferais mieux de ne pas me mêler de tenir un forum littéraire .

Sans les deux virgules (qui y sont maintenant) le mot "était" paraissait détaché de l'expression d'origine et semblait être relié au sujet.

Il y a des fois où l'on glisse sur une banane, avec toute la bonne foi du monde, et de se retrouver les quatre fers en l'air, en dévoilant des dessous qui ne sont  pas du tout aussi maigres qu'on le croit à première "vue".
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MessagePosté le: Mer 7 Oct 2009 - 19:04    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Ne t'inquiète pas, Abdel, je ne pense pas que quelqu'un ici mette en doute tes compétences linguistiques.

Nul n'est à l'abri des peaux de bananes, mais il est normal que les locuteurs natifs aient des semelles un peu plus anti-dérapantes... 
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MessagePosté le: Mer 7 Oct 2009 - 20:02    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Très juste.

J'apprécie aussi , au passage, ce trait d'esprit.

Ce qui n'est pas à la portée  d'un large pan du commun des mortels francophones non natifs.

"Ce qui" se rapporte dans mon esprit à l'acte d'apprécier et non au trait d'esprit. Mais le sens peut être le même.

Il y a parfois des résidus de la grammaire maternelle qui s'incrustent dans "nos" écrits. Par exemple ce "Mais" après un point que j'utilise souvent en ces lieux célèbres appelés Atort et Atravers; en toute connaissance de cause et des lieux...

(je ne vous dis rien sur "mortels-non natifs", mais ça vient tout seul. Une question de long rodage...)
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MessagePosté le: Jeu 8 Oct 2009 - 01:40    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Chapitre "Cleveland".

Un autre chapitre tout émouvant que le précédent et qui le rejoint au sommet du récit, mais avec une riche documentation.

Brosser un tableau de cette ville, à une époque ancienne et faire des incursions historiques sur la vie économique, syndicale, artistique, etc, etc, n'est pas une minc e affaire au beau milieu d'un roman.Tout en mélangeant cela avec les déboires sentimentales du narrateur. Un cocktail magnifique , d'une rare véracité et réalisme.

L'auteur n'en est que plus crédible et plus méritant  pour un récit consistant et qu'il est difficile d'imaginer qu'il sort de l'imaginaire d'un homme avec cette grande facilité.

Ce serait oublier cette esprit encyclopédique nommé Lamy.

Chapeau monsieur ! Avec vous, l'écriture ne plaisante pas. Elle a quelque chose de scientifique, de véridique, de construction méticuleuse des chapitres, mais pleine de sensibilité contagieuse à souhait.

Je suis impressionné et tout content de lire une haute oeuvre.
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MessagePosté le: Jeu 8 Oct 2009 - 14:27    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

.
Merci pour vos appréciations, Abel. Les deux jurys qui ont récompensé ce roman l'ont considéré comme "historique"...
.
En fait, ma formation scientifique me fait redouter les contradictions, les incohérences et les anachronismes pour ce genre littéraire. Ce qui ne veut pas dire que je ne puisse pas commettre d'erreur, mais c'est toujours de bonne foi, et non pour les besoins de la cause ou par esprit de simplification...
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MessagePosté le: Ven 9 Oct 2009 - 00:37    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Chapitre "Rob".

Ce personnge vient nous rappeler, à juste titre, ce qu'on a feint d'ignorer ou ce que le narrateur n'était pas supposé dire.

Rob, vient faire le point et nous rappeler, tristement, les "sacrifices " de son frère aîné.

Un personnage qui renforce le rôle d'un autre et nous incite  à "découvrir" combien tout  se tient, tout coule de source, tout est logique. Aucune faille dans le récit.

Une seule faille aurait pu apparaître si Doherty continuait éternellement à vouloir venger les Barns, sans mobile personnel autre que faire son devoir. Mais une fois membre de la famille, le destin est devenu commun.

Trois choses m'ont frappé  (mais rien de grave, rassurez-vous, juste quelques ecchymoses) :

- Le nom de la ville : Happiness city (la ville du bonheur)Cela ne m'étonne pas. Juste à côté de chez moi, il y a une boucherie avec enseigne "Boucherie du bonheur". C'est très sympa comme nom pour invoquer le contraire.


- La vente des tableaux marchait  bien. Il y avait bien du monde sensible et aux goûts raffinés, au milieu de cette violence post-farwest où la gâchette était plus facile à manier que le pinceau (mais qu'est ce que j'en sais ! tout évoluait parallèlement en ce Nouveau Monde...).

- Un jeune de 25 ans fumant la pipe. J'ai toujours pensé aux vieux. Les grandes marques qui nous empoisonnent la vie n'existaient pas  pour ces veinards.
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MessagePosté le: Ven 9 Oct 2009 - 01:40    Sujet du message: PRIS SUR LE FAIT ! Répondre en citant

Chapitre "Pris sur le fait !"

Nom d'une pipe !

Et moi qui observais que Rob était trop jeune pour avoir une bouffarde...

Elle l'a tué "pas lentement" , mais brusquement....

La scène est parfaite, on y est presque convié et je me demande bien si finalement ce récit va "échapper" à la vigilence des metteurs en scène. C'est à un véritable travail cinématographique que l'on assiste, par lecture interposée. Je ne vais pas vous en faire un dessin, vous n'avez qu'à lire pour "voir" ces admirables scènes stylisées, dans un décor impeccable de l'époque.

Il faut y penser Lamy.

"Remake du roman de Jacques Lamy" , c'est comme ça que je vois le générique. On n'oserait pas écrire "Adaptation de " ou "D'après le roman de". Le gros du travail est déjà mâché.

Vous ne pensez pas ? il suffit de lire pour le voir et le croire.
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