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Brisures adolescentes

 
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Abdel
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MessagePosté le: Sam 19 Déc 2009 - 01:45    Sujet du message: Brisures adolescentes Répondre en citant

Chapitre III

La forêt d’en face : maître Thami .




Maintenant elle n’existe plus, depuis au moins quarante ans. Rien qu’un vaste terrain  tout en largeur, parsemé de carcasses sèches, coupées à plat et à raz du sol comme autant de mines géantes inoffensives. Terrain bordé d’un mur hideux  qui laisse entrevoir le sommet de la gare ferroviaire et, au-delà, la ville.




Mais elle est là, vivace et majestueuse dans ma tête, sans mur, eucalyptus à bois aux cimes géantes, avec leurs nuées de moineaux qui gazouillent à tue-tête, leurs nids  juchés hauts et  parfois épars à même le sol, en boules de brindilles avec, dedans, des bouts de chairs déplumés, vociférant à bec ouvert.


Quel âge avais-je ? En fait, j’étais petit éternellement, dans mon esprit. Le temps et l’âge n’avaient aucune importance. Pour moi, j’étais un petit garçon qui le resterait sans doute à l’infini. Je devais jouer, gambader dans mon petit royaume touffu et verdoyant, pour l’éternité. Le monde des adultes ne faisait que partie du décor, à mon service, à mon secours, à l’appel de mon besoin d’affection et de liberté totale.


J’y passais donc la majorité de mon temps, temps immense et intarissable qui n’avait de limite que l’ombre de la nuit avec ses évocations de dangers et autres histoires à faire peur et à  stopper l’audace des enfants. Des fois, il fallait que quelqu’un crie mon nom à répétition et en longue modulation pour mettre un terme à ma fascination d’être en forêt, en pleine communion  avec l’essence de la nature.


Oh, il y avait un tas de " choses " à faire aussi prenante les unes que les autres ! Tenez, par exemple, ce bel oiseau aussi gros qu’une  perdrix et qui prenait un malin plaisir à voler lentement très bas d’un coin de tronc à l’autre comme pour me défier de l’attraper.  Dès que j’étais nez à bec avec lui, hop, il allait lourdement se poser trois troncs plus loin. Et ainsi je me retrouvais à la lisière sans jamais arriver à  lui mettre la main dessus. Puisc'était le retour comme un Sisyphe, version adoucie, trouvant du plaisir à ahaner derrière une victoire insaisissable.


Ou bien ma passion pour les nids de moineaux et de pies. Pas un jour sans grimper aux cimes des arbres à la recherche  de ces gîtes douillets (ceux des pies étaient  faits moins hauts  quand même), pieds nus, peau  et vêtements écorchés à souhait. Les blessures à répétition et le sang m’étaient familiers.


Pour marquer ma présence au sommet des arbres je trouvais un rare plaisir à émettre un son ululant à la Tarzan : « Aaaaaoooo ; Aaaaaooooo ! » entendu de si loin, du moins par ma famille, car les passants étaient fort rares en ces lieux presque vierges.


Mes prouesses d’escaladeur d’arbres ne passèrent pas inaperçues. Thami les utilisa à bon escient.


C’était un grand gaillard, bien plus âgé que moi et ami de mon frère aîné. Sa famille logeait juste à côté du Tennis Club situé en début de forêt, dans une battisse toute en bois entourée d’une haute haie en poteaux. Son père était gardien du passage à niveau  du chemin de fer qui coupait notre forêt en deux..


A chaque fois qu’il avait  besoin de longs et solides poteaux d’eucalyptus , il m’appelait à la rescousse. La " besogne" était "simple" : Je montais sur le poteau  en m'agrippant aux branches de plus en plus fines jusqu'à être presque au sommet. Lorsque ce dernier commençait à vaciller, et moi avec, je devais m'agripper des deux mains et laisser pendre mes deux pieds. Sous mon poids, le poteau esquissait un arc de cercle et se rompait  lentement à sa base. Je descendais avec lui doucement comme en parachute. Thami était là pour me cueillir comme un fruit qui tombe, en cas de pépin. Heureusement qu'il n'y eut jamais de cueillette de ce genre car j'imagine mon  poids doublé ou triplé arrivant sur lui à grande vitesse. N'avait-il pas conscience des dangers ?


Tenez, un autre exemple de sa "bravoure" : il avait confectionné une balançoire avec deux solides cordes (chipées des wagons du train, la nuit) attachées très haut aux poteaux entre deux eucalyptus géants. Nous passions des heures à ce qu'il me balance le plus fortement possible jusqu'à ce que j'atteigne les cimes des arbres d'à-côtés. Et moi, je savourais ces vols planés dans une insouciance inouïe. Il fallait le faire !


Thami, c'était le tarzan de cette forêt, un vrai tarzan avec une vraie cabane sur un tronc d'arbre et une liane pour monter, mais aussi notre prof en boxe, en sculpture, en lancer de couteau et de hache, en haltérophilie et en jeux plus ahurissants et farfelus les uns que les autres. Il voulait même voler un lion du train juste à côté de chez lui dans la forêt, la nuit ou un cirque venait à la ville.Ca fait beaucoup pour lui ? Et pourtant c'est la stricte réalité que je vais vous conter dans le détail, histoire de lui rendre hommage et de jeter la lumière sur une époque révolue et une jeunesse vécue pas du tout comme les autres.


Thami était notre maître de plusieurs jeux et de plusieurs sports. Dans nos esprits, sports et jeux  cela faisait la même chose. Mais en fait, qui étions-nous et combien nous étions ? Question que je n’arrive pas à cerner avec le recul, le cumul des strates des évènements sur une période de plus de quarante ans. Peut-être cinq ou six garçons d’âges divers, dont la plupart sont des amis de Thami et de mon frère aîné. J’étais donc le plus jeune e je participais à des jeux et sports qui, en fait, concernaient les autres. Voilà pourquoi je ne retiens que les jeux et pas les joueurs ! Voilà pourquoi surgissent des images où je me revois les pratiquer en solo ! Peut-être étais-je indésirable dans le groupe pour cause de mon jeune âge. Peut-être que j’y assistais sans y participer, que je mimais les autres, allez savoir ! Mais vous ne le pouvez pas puisque vous n’y étiez pas !


A suivre


Dernière édition par Abdel le Dim 17 Jan 2010 - 01:54; édité 4 fois
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MessagePosté le: Sam 19 Déc 2009 - 01:45    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Dim 10 Jan 2010 - 22:43    Sujet du message: suite chapitre IV Répondre en citant

Trêve de plaisanterie ! En fait, avec toujours ce recul, je constate que les jeux avaient un lien direct avec les halquas qui se tenaient dans une large place du village. Une halqua est un spectacle en plein air de conteurs et  autres charmeurs de serpents. Un cercle de curieux, assis et debouts, assistent  aux jeux ou s'accrochent  aux lèvres du conteur qui n'en finit pas de conter durant plusieurs heures les aventures de Antar et Abla (c'est comme Roméo et Juliette) ou celles des mille et une nuits. La rémunération se fait par la quête en cours et en fin de spectacle, avec moult souhaits aux bienfaiteurs  de santé et de bonheur en une psalmodie à grande charge religieuse évoquant le paradis et le pardon de Dieu pour les donateurs de sous.


C'est dans la boxe et l'escrime que les spectateurs étaient  physiquement sollicités et se muaient en acteurs dans l'arène. Les gants, souvent pas bien rembourrés, faisaient des ravages réels. Les coups pleuvaient en désordre et les cris de douleurs n'étaient pas feints. Le piètre arbitre s'efforçait de limiter les dégâts et le temps des combats qui se déroulaient en un round unique et inique, afin de passer aux pugilistes en herbe suivants. Il ne serait pas faux de penser que les jeunes en profitaient pour en découdre à propos de leaderships mal délimités ou de revanches sur un concurrent  du quartier qui aurait indûment pris le dessus lors d'un combat réel entre bandes. Avec les témoins en plus, cela avait la motivation de la publicité et de la célébrité , la halqua en étant la preuve et l'authentification.


Thami "importa" ce "jeu" dans notre forêt. On confectionna des gants et on prit un plaisir à se taper dessus dans l'intimité totale, entourés des arbres touffus. Ce qui m'étonne, c'est que je n'ai pas souvenir que l'un de nous ait osé  participer aux combats des halquas, pas loin de là pourtant.


Thami était si timide qu'il ne pouvait se donner en spectacle en public et je ne sais comment il arrivait à endiguer  les intentions inavouables de ses "disciples". Et pourtant, il était d'une force réellement herculéenne, une musculature à vous couper le souffle, entretenue par un méticuleux travail d'haltérophilie. Mon frère rivalisait avec lui en ce domaine-là et ils comparaient leurs biceps à tout bout de champs. Je n'étais pas en reste non plus, car je passais également du  temps  à vouloir soulever les poids qu'ils utilisaient : des pierres sculptées en forme de pain de sucre, avec un intérieur traversé d'un vide cylindrique. On pouvait donc les briser en deux et y introduire un gros morceau  de bois rond, comme un essieu. Ces pierres venaient de la voie du chemin de fer et je ne sus jamais à quoi elles pouvaient servir. Cependant, on préférait de vrais essieux de train, pris à la gare d'à côté, abandonnés à la merci de l'oxydation. C'étaient de petits essieux pour des trains qui ne roulaient plus après élargissement des voies. J'en garde fièrement une photo où j'exhibe, avec l'essieu soulevé à hauteur du cou, mes pectoraux squelettiques d'adolescent en mal de musculature à enfler, une piètre image d'un freluquet  tout frêle nageant en pleine crise de croissance globale, physique et mentale.
Thami, lui, n'avait aucun effort à  faire pour mettre en évidence ses contours de Steve Reeves (l'hercule préféré de mon frère)  ou de Gordon Scott (mon préféré).  ( J'ouvre encore une parenthèse dans cette grande parenthèse de ma vie pour souligner combien nous étions radicalement opposés mon frère et moi sur qui est le meilleur en muscles, Steve Reves ou Gordon Scott,  et cela s'intenisifiat à chaque fois qu'on allait voir leurs films d'Hercule , Massiste ou Ursus, à l'unique salle de cinéma du village qui a marqué tout l'imaginaire de notre jeunesse). Lors d'un concours de culturisme à la plage de Moulay Bousselham (à quarante Kms de là), Thami n'eut pas besoin de prendre les postures nécessaires pour montrer sa perfection musculaire, timide qu'il était. Il s'était mis debout, dans l'estrade, en caleçon, puis en redescendit sous les applaudissements. Il fut classé deuxième pour cette négligence


Le jeu de l'escrime tenait lui aussi la tête d'affiche des jeux de la halqua. Mais ce n'était ni avec des fleurets, ni des épées, ni des sabres. De simples bâtons minces et robustes, généralement taillés des  oliviers. L'animateur de la halqua, redoutable escrimeur, avait fort à faire avec d'excellents adversaires venant du Douar Oulad ben Sbâa (littéralement "les fils du lion") qui avoisine le village. On racontait qu'ils tenaient cet art de leurs ancêtres les guerriers musulmans venant d'Orient, en route vers la conquête de l'Andalousie et passant par cette zone proche du nord du pays.


Thami ne manqua pas non plus d'entraîner ses copains à cet art viril où les jambes et les bras souffraient autant les uns et les autres des coups ratés ou des mauvaises gardes de protection. C'était à qui ferait sortir l'autre de l'arène, sautillant de douleur, sous les rires des autres candidats aux coups.


Personne n'osa non plus défier, dans la halqua, l'escrimeur animateur ou les "farouches" guerriers de pacotille  des "fils du lion". C'est à croire que Thami nous enseignait l'art des combats tout en nous inculquant l'esprit de paix mêlé à la maîtrise de soi dans une force tranquille, comme feraient les grand maîtres des arts martiaux dont on ignorait tout d'ailleurs.


Avait-il raison ? Peut-être. Au vu de mes futurs "démêlés" avec des jeunes de mon âge, je me rappelle avoir "merveilleusement " boxé un ami qui avait déchiré la couverture de ma bande dessiné du roi de la jungle Akim, que je lui avait prêtée en échange de Zembla. Et mon infortuné concurrent, pour une conquête de fille (qui sera ma femme plus tard), que je n'ai eu aucune peine à soulever au dessus de ma tête et à jeter à terre comme un sac de pommes du même nom (répétition oblige), après avoir esquivé son uppercut rageur. Pas mal pour un frêle freluquet, disciple de Thami le timide. Mais mal m'en prit de croire à  outrance à cette maîtrise de soi. J'en avais fait les frais à deux reprises dans deux défis lancés par des camarades de classe.


 L'une à l'école primaire où un méchant garçon me défia de "sortir", c'est-à-dire de régler nos comptes en véritable duel. Une fois en pleine forêt  entourant l'école, je le vis, intrigué et attentif  que j'étais, au lieu de me défier à la boxe, arracher un long bâton d'eucalyptus puis commencer à me fouetter les jambes à bonne distance, puis s'en aller avec un flot d'injures, me laissant là, assis, à masser mes jambes en pleurant honteusement.


L'autre au collège, où un autre méchant adolescent me lança un défi. Je devais avoir l'air défiant pour relever autant de défis! Ou alors, j'en rajoutais avec mes entraînements sous la houlette de maître Thami ! Toujours était-il qu'encore dans une forêt jouxtant l'hôpital du village (cette coïncidence des forêts comme lieu  de combats n'est pas de mon crû. D'ailleurs, elle me tape sur les nerfs, pour cause d'échecs, autant que vous qui me lisez et je n'y peux rien) ce "fumiste" avec qui j'entamais un dialogue de réconciliation au lieu de mener un combat inutile, m'assena  par surprise un direct au menton qui le fit enfler immédiatement. Je dû réagir quand même dans un échange de coups équilibré, car j'avais affaire à un adversaire qui sautillait avec art. Finalement, essoufflés, nous dûmes mettre fin au combat  après une main tendue de ma part  en signe  de trêve et de paix. Chose que je devais longtemps ruminer comme une lâcheté de ma part. D'autres "pugilats"  plus ou moins gagnants allaient par la suite me conforter dans cette idée de force tranquille inculquée par Thami, sans pour autant confirmer que ce passage de la théorie des jeux "Thamiens"  à la pratique de la confrontation réelle fut  toujours heureux ni même fondé. Le hasard arrangeant souvent les choses à mon avantage ou à mes dépens.


Dernière édition par Abdel le Mar 12 Jan 2010 - 23:11; édité 1 fois
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MessagePosté le: Mar 12 Jan 2010 - 18:04    Sujet du message: Brisures adolescentes Répondre en citant

Thami aurait peut-être été mieux inspiré si à l'époque on avait la télé pour voir les jeux olympiques dont on ignorait totalement l'existence ou du sport tout simplement. C'est sans doute à partir des bandes dessinées et autres revues de cinéma qu'il nous concoctait des jeux d'adresse plus ou moins heureux. C'est ainsi que l'on tâta un peu du tir à l'arc, du lancer de couteau et de hache, de l'haltérophilie  et de la barre fixe. Nous confectionnions  nos arcs à partir de branches incurvées et de morceaux de caoutchouc des chambres à air des roues de voiture . Ce produit nous servait également à monter des tires –boulettes pour chasser les oiseaux qu'on massacrait à longueur de journée, puisque notre "arme" était toujours pendante autour du cou. Au moindre gazouillis, paf ! et le pauvre volatile descendait soit en flèche, soit en vol désordonné, battant de l'aile . Un passe temps destructeur qu'aucun parent averti ne tentait de réprimander.


Thami nous traçait des cibles en cercle sur les gros troncs d'arbre et nous décochions nos flèches en bois, bien aiguisées au bout. On faisait de mêmes avec nos couteaux type scout et nos haches de petite  taille. On peut imaginer d'ici les dégâts infligés à ces pauvres troncs qui, s'ils avaient une âme et des mains, nous auraient donné  les gifles et les raclées de nos vies. Je poussais cette "passion"  d'écorcheur de tronc jusqu'à graver sur plusieurs arbres mon nom, en français et en gros caractères, en pratiquant des entailles profondes. Mon frère m'en dissuada un jour avec force et je mesure aujourd'hui combien il était "écologique" avant l'heure. Je me rappelle soudain ne l'avoir jamais vu tenir un tire-boulettes entre les mains ni tuer de pauvres oiseaux. Cela me fait du bien de me rappeler cet évènement majeur pour le mineur  inconscient que j'étais. Cela aussi  explique son amour pour la nature. Son penchant pour les sciences naturelles et l'arboriculture supérieures.


C'est à la barre fixe que je jetais souvent mon dévolu. Il s'agissait d'un solide morceau de bois accroché entre deux arbres, à l'endroit  où les pousses se séparent du tronc. J'essayais d'imiter les plus âgés qui effectuaient un tour complet autour de la barre, les deux mains fermement  agrippées. Plus  tard, au collège, j'étais si fier de  réitérer cette prouesse avec facilité.


 Mes jeux ne se limitaient pas seulement à ceux de la cour des grands. Je me rappelle (la mémoire vient en écrivant) qu'avec ceux de mon âge (d'ailleurs ils évoluaient également comme moi, chez les seniors de la forêt) on jouait surtout aux billes, à la marelle ( on y excellait mieux que les filles) et au  jeu des cailloux à six trous au sol qu'on appelait "houffira", qui veut dire petit trou… Il consistait à avoir vingt et une pierres chacun à faire circuler dans les six trous disposés en trois- trois, chacun devant ses trois trous. Chaque fois que le nombre est pair dans un trou, on rafle le tout et on redistribue jusqu'à ce que l'un des joueurs n'aie plus rien. Je ne m'explique pas actuellement notre engouement pour un jeu aussi puéril, mais bon, puisqu'on l'était…


Je ne me suis d'ailleurs expliqué le langage du jeu des billes qu'après avoir  bien étudié le français à l'école. On répétait des mots dont on comprenait instinctivement le sens, mais de manière incorrecte, comme dans un patois arabe : on disait à grand cri "derni", "afa", "afane lafa" "no quixe" no mihote". J'ai appris plus tard que cela signifiait  jouer en dernier, en  avant, en avant l'avant, non quixe (pas de choc ?) non mi-haute.


Les billes étaient en terre cuite de diverses couleurs et en verre coloré. On   appelait celles en verre des "binigatas", peut-être de l'espagnol, et elles valaient au mois cinq billes ordinaires à l'échange ! Le jeu consistait à tirer sur les billes de l'adversaire  en propulsant la sienne avec les doigts, dos de la main sur le sol ou en "mi-haute" si personne n'a crié "no mihote" avant. On prenait plaisir  à tasser le sol des pieds pour assurer une trajectoire bien droite vers le but et à s'accroupir le plus possible pour mieux viser. Inutile de vous dire que les "champions" pavoisaient en faisant  tinter leurs poches pleines de billes et de "binigatas " remportées sur les terrains des jeux. De véritables génies de la visée de loin.


Thami était aussi féru de sculpture en argile. Nous rivalisions de dextérité à  sculpter des bonhommes et animaux à partir de pâte d'argile rouge ou parfois blanche que nous allions chercher si loin pour nos besoins. Thami et mon frère, c'était la musculature qui les intéressait dans leurs bonhommes géants. Mais sculptaient aussi des lions et éléphants qui nous émerveillaient.
On confectionnait même des poupées à partir de croix en bois et des chiffons. C'est vous dire  qu'on ne faisait pas de distinction entre "jeux" d'enfants et "jeux " de filles. Ces dernières étaient rares dans notre monde enfantin.  Elles avaient plutôt tendance à jouer entre elles pour je ne sais qu'elle raison. Je devais me frotter directement à l'autre sexe seulement vers seize ou dix-sept ans. Et puis, l'habitat était fort dispersé à cet endroit que nous quittions rarement, si ce n'était pour aller faire des courses au village ou  se joindre aux halquas. Mon "palmarès" sentimental d'enfance ne fut donc pas si brillant mais franchement terne : deux filles seulement. La première fut le grand amour platonicien immédiat. Elle habitait juste en face de  chez Thami. Son image me visite de temps à autre avec une pointe de nostalgie  Le sort a voulu qu'elle se mariât  avant que je ne fus prêt pour envisager un tel évènement. La seconde deviendra mon épouse, après que la foudre eut frappé son coup sans appel.

Tout cela nous éloigne un peu de Thami et de la forêt, mais je crois qu'il y a des liens. Nous étions un peu  artistes dans nos jeux et sports et il n'était pas possible de ne pas l'être un peu dans nos sentiments. Ces derniers, bien que repoussants quand il  s'agissait d'écologie ou d'environnement, avaient quelque chose de raffiné sur le plan des relations affectives.


La fragilité psychologique que j'allais endurer durant ma maladie ne peut s'expliquer que  par la démolition brusque de certains idéaux, d'une façon d'être et de penser acquises en ces années de jeunesse particulière, la fracture d'un élan de vitalité et l'absence d'affection pour un enfant abandonné à lui-même, vivant dans ses chimères de puissance physique en pleine forêt.


Il ne s'agit pas de régler ses comptes avec son passé pour expliquer un avenir, ni de faire entendre un seul son de cloche, mais d'essayer de retrouver des repères perdus en pleine construction de soi.


Thami m'avait marqué pour la vie sur divers plans de ma personnalité en devenir. Lui-même était si marqué par cette période, que bien plus tard, il était revenu sur les lieux de "nos crimes", de son lointain domicile, pour revisiter ces endroits. J'étais si ému de voir ce père de famille contempler le lieu désormais en désolation, sortir son mouchoir et essuyer des larmes  sincères. Ce spectacle très triste me conforta dans l'idée que c'est bien dans cette portion de vie qu'il fallait chercher pour retrouver le début de ma progression d'adolescent avant la brisure qui s'en suivit. Bien des choses sont passées sous silence car il n'y a rien à en tirer pour éclairer le lecteur sur la  future souffrance d'un malade qui aura honte de l'être par excès de vanité acquise sur les terrains de jeu de son enfance trop sublimée.


 A 58 ans, un cancer incurable emporta  Thami pour toujours. Et avec lui, un idéal d'enfance s'est écroulé.

Je ne m'attarderai pas longtemps sur "les leçons" d'un autre maître, Bousselham, qui nous inculqua, à outrance les rudiments  d'un sport : le football. Mais à sa manière très émulante. Ceci pour les besoins du chapitre suivant qui sera un dernier bol d'air de jouvence, dans ces souvenirs peu glorieux, avant de vous  faire goûter la dose de messimisme qui m'a fait tomber de mon piédestal en cristal, construit à partir de mes souhaits que maintenant je hais.

Le père de Thami, gardien du passage à niveau, venait de décéder. Sa famille déménagea et une autre prit sa place, ainsi que le poste vacant. Le fils du nouveau gardien, Bousselham de son prénom, bien plus âgé que nous, nous reprit en main, trois garnements en tout et pour tout, pour nous inculquer un autre esprit, celui de l'émulation, du mérite.

Notre jeu favori consistait à tirer aux buts, avec des ballons en formica à bon marché. Chacun de nous tenait le poste de gardien de but à tour de rôle et devait,  tour à tour, exécuter un nombre fixe de tirs et en subir un nombre égal. Le tout était comptabilisé : nombre de tirs marqués, nombre de tirs stoppés. Après, vient le classement. Et comme vous vous y attendez, j'étais toujours premier dans les deux cas.

Cela nous a appris à être de bons tireurs et de bons stoppeurs, mais n'a pas fait de nous de bons joueurs . Nous n'avions jamais eu le nombre de co-équipiers suffisants pour constituer une équipe et encore moins une équipe contre qui jouer. Nous vivions isolé dans notre petit monde post-forêt, en marge de celle-ci.

Bien plus tard, j'étais le seul du trio à avoir rejoint le terrain de foot du village pour y être repéré et intégrer successivement,en tant que gardien de but, plusieurs équipes de quartier. Jusqu'à me stabiliser dans l'équipe la plus forte, dont j'étais l'un des remparts en défense. Bousselham n'a pas eu ce "privilège", peut-être parce qu'il lui manquait un gros orteil à un pied et qu'il en souffrait souvent.

Une carrière footbalistique s'annonçait au vu d'une célébrité inter-équipe naissante et une rivalité assumée bien convenablement avec les meilleurs gardiens de la place . Mon équipe devait plus tard constituer l'ossature de celle de la petite ville et mon  jeune remplaçant  devait bien plus tard rejoindre le staff technique de l'equipe nationale du Maroc. Une carrière et un destin qui auraient pu aussi être les miens.

Après cette visite guidée à travers cette forêt opacifiée  par mes souvenirs troubles, que j'ai traversée avec vous sur la pointe des pieds, la peur dans l'âme de ses démons de puissance et de grandeur, place maintenant à la fragilité totale vers laquelle m'embarquera le car ronronnant qui m'attend pour aller à mon lycée, à Sidi Kacem.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 08:10    Sujet du message: Brisures adolescentes

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