http://ecrire.clicforum.com 2011-07-26 Créations littéraires :: Visions superposées
  Créations littéraires
 
Index
 
 S’enregistrerS’enregistrer 
 FAQFAQ   RechercherRechercher   MembresMembres   GroupesGroupes 
 ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 


 Bienvenue  
Visions superposées

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Créations littéraires Index du Forum -> Espace Nouvelles, Autobiographies, Textes et Récits courts -> Récits, textes courts
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Admin
Administrateur
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 08 Juin 2008
Messages: 160
Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Ven 25 Juil 2008 - 01:28    Sujet du message: Visions superposées Répondre en citant

        
 Kader s'était allongé auprès de la tombe de son ami. L'après-midi était fraîche, malgré la chaleur de l'été,  et emplie de  parfums exhalés par les feuillages des arbres. Il y avait foule en ce vendredi, jour de fête musulmane et de visites aux disparus.Il avait pris le sentier sinueux qui gravit lentement la pente parsemée de tombes  aux aspects variés: petites , longues, délabrées , enfoncées,  fraîchement creusées , récemment bâties .Des mendiants en haillons, des gosses entre les jambes, bordaient le sentier et l'agrémentaient mélodieusement de leurs quêtes inlassables. Les cœurs sont généralement tendres en ce jour bénit .
Tout en haut de la colline, reposait un pan de sa grande famille : grands parents, parents, beaux-parents…tout un monde, tout un lot d'existences perdues à vie .


Après une visite de courtoisie à chaque disparu, il avait emprunté l'étroit chemin qui mène à la dernière demeure de son ami. Ultime visite, avant de rebrousser chemin et replonger dans l'agitation du village, dans l'oubli, jusqu'à la prochaine  séance de remise en mémoire.


C'était reposant de s'allonger ainsi, sur le dos, les mains sous la nuque, les yeux fermés pour pouvoir se remémorer lentement les meilleurs moments d'amitié.


L'imagination de Kader vagabondait  au gré des souvenirs qui l'inondait en torrents d'images : des parties de pêches heureuses, des promenades riantes au bord de la plage, de franches rigolades autour d'un plat succulent, un bras amical entourant sa taille, et surtout cette voix fraternelle sur un visage avenant qui l'appelait par son prénom. Cinq ans déjà depuis la mort de son ami , avant d'atteindre la retraite. Kader, lui, est un retraité fraîchement émoulu, si l'on ose dire . Sa pensée toisa de haut tout le cimetière comme pour mieux saisir sa quintessence , et la sienne dans la foulée .

Le cimetière du village domine celui-ci, sur le flanc sud d'une première colline coupée en deux par les rails du chemin de fer. Au sommet, trône le sanctuaire du marabout protecteur des lieux.  Une battisse blanche ,carrée, avec une coupole verte et une cour où reposent quelques notables, mieux lotis , installés aux premières loges pour bénéficier de la baraka du saint. Devant la porte, un amas de babouches et de sandales de femmes assises en cercle autour de l'imposant tombeau drapé de tissu vert. A ses pieds , un coffre en fer pour insérer, par la fente, les offrandes en monnaies. Des paquets de cierges étaient soigneusement empilés sur un coin par la  vieille gardienne de jour du sanctuaire .


 Des implorations, des pleurs, des mains, aux poignets ornés d'anneaux en or  massif, agrippant le tissu vert, des corps de femmes endormies sur les nattes : une atmosphère irréelle, mystique qui donne la chair de poule ou désoriente le plus cartésien des visiteurs.


Une forte odeur d'huile de cade emplit l'air. Elle provient de derrière le sanctuaire où repose une sainte femme, réputée guérir de la chute de cheveux. Il ne reste presque rien de  son tombeau, à part de gros cailloux comme repères et un arbuste auquel sont accrochés des touffes de cheveux par les visiteuses qui espéraient un remède miraculeux. Pour récompenser la sainte, on déposait ,sur une pierre creuse, de l'huile de cade onctueuse, car la défunte était réputée affectionner cette huile. Mais il se trouve que celle-ci soigne ce mal bénin et que donc l'offrande est initialement le remède recherché…savoureux quiproquo qui a perduré longtemps avant de décliner.

 Le versant  nord, abrupt, donne à quelques pas  de là , sur la  piscine municipale nichée en contre-bas, sur un petit plateau surplombé  par la voie ferrée .Encore plus bas, une vaste oasis ,entourée de ronces sauvages, marécageuse par endroit ,offre à la vue un ensemble de palmiers géants , de saules blancs et saules pleureurs,  et une immense plaine qui s'étend au loin.




 Au centre de l'oasis , un puits d'une eau très fraîche alimentait autrefois la pépinière, la piscine et la population semi rurale des alentours qui s'y pressait  avec des bidons à la main, à dos d'ânes et sur poussettes à roues. Un coin de rêve , aménagé sous le protectorat , où Kader venait souvent se prélasser sur le gazon frais, à l'ombre des arbres  aux hautes cimes où roucoulaient des pigeons ramiers.


Il aimait lire allongé sur le dos, son regard balayant à la fois les lignes des pages, le feuillage mobile des branches bruissantes  et le plumage des pigeons frémissant au vent. Il aimait aussi  venir  s'asperger d'eau glacée, en pleine canicule, où plonger carrément dans le bassin qui emplissait la piscine voisine .Il n'aimait pas trop celle-ci. Surtout depuis le jour où il faillit se noyer .Il se remémora la scène : Le large plan d'eau était aménagé en zone profonde et en zone pour enfants. Alors que celle -ci était sèche pour cause de vidange, il risqua un pieds, puis deux sur la pente de la zone profonde. Manque de pot, il glissa et but la tasse à plusieurs reprises. Une main vigoureuse, le tira de là, avec force rires. Lui, touché dans sa fierté, pleurait et n'osa plus y remettre un pieds non ferme.


Cet oasis, c'était pour lui, le paradis derrière le cimetière, c'était la vie juste à côté de la mort.
Ce paysage superposé en cascade, habité de souvenirs solidaires: colline, cimetière, piscine, oasis, plaine permettait à kader de lâcher les brides, de sombrer dans ses contemplations intérieures, de relativiser la vie et ses aléas, de rechercher des solutions à ses angoisses métaphysiques.


Des vestiges d'une cité romaine persistent encore sur l'autre moitié de la colline : une superposition entre les vestiges funèbres des anciens et  des suivants.



Kader se sentit bercé par un léger sommeil sous l'effet des vagues de brise qui léchaient son corps de tous côtés. Le grondement sourd d'un  train roulant lentement et les cris  des jeunes baigneurs de la piscine mêlés aux clapotis  des plongeons lui parvenaient de moins en moins.

Son esprit continuait à planer au dessus  du cimetière, de l'oasis et de la plaine. Il était léger et heureux.


Bientôt une douce lumière l'envahit, venant de nulle part, alors que ses  paupières étaient béatement fermées. Il vit, sans regarder, une bulle lumineuse qui évoluait au dessus du sol, comme une bulle d'eau ronde et transparente, et dans laquelle gesticulait son ami. Il semblait lui parler en agitant  les mains. Le son , lointain et entrecoupé, commençait à lui parvenir imperceptiblement, puis distinctement.


-         Hé, Kader, tu me vois et m'entends ? Tu y es arrivé! Tu y es arrivé !

-         Comment ça , j'y suis arrivé ! dit Kader sans le moindre étonnement .


Il était apparemment déconnecté de la réalité et vivait son rêve avec toute la conviction du monde.


-         C'est la force de ton esprit ! En pensant fortement à moi tu es parvenu à me matérialiser. Tu as un don extraordinaire !

-         Je peux te voir, comme je le fais, et te parler aussi ?

-         Oui, mais pour les autres tu peux seulement les matérialiser. Il est interdit de parler.

-         Alors j'en profite! Comment c'est, là bas ?

-         Impossible de répondre à ce genre de questions, c'est interdit également ! Mais tu peux supposer ce que tu sais déjà ! Ton esprit ne peut me garder en image matérialisée que quelques minutes.


Le corps de Kader tressaillait et ses paupières s'agitaient fortement. Ce dialogue pur dénué de toute surprise, de toute peur, lui paraissait normal, comme dans tout rêve. Quelques visiteurs des lieux passèrent à côté de lui en le regardant longuement , l'air étonné . Ils pensaient sûrement qu'il s'agissait d'un de ces  ivrognes qui hantaient les lieux et  cuvaient leurs cuites entre deux tombes, à l'ombre des arbres.


- Tu vois ces gens, ils vont visiter l'un de leurs disparus. Profites-en pour exercer ton don. Peut-être même qu'il te rendra riche ! heureux de t'avoir revu kader. A très bientôt !


Les visiteurs s'assirent  sur des pierres autour de la sépulture. Il est de mauvais goût de s'asseoir sur les tombes en pierre, par respect à leurs locataires. D'ailleurs on risquerait les engueulades de leurs familles qui en prennent un soin raffiné en les décorant de zelliges aux éclatantes couleurs, de fleurs, ou tout bonnement en les encerclant de barrières en fer forgé.


Deux lecteurs de versets coraniques, sans se faire inviter vinrent s'asseoir tout près de la tombe et entamèrent une psalmodie à  tue-tête. Alertés, trois autres silhouettes en djellabas blanches, s'adjoignirent prestement à eux et reprirent en chœur et à la volée  le verset en cours. C'est toujours ainsi, on fait appel à un lecteur de coran ou deux, et les autres rappliquent en quelques secondes, sans se faire prier. Le gain est à partager, au gré des tombes .Les récitations à haute voix sont autant d'appels destinés aux "collègues" qu'à l'âme du défunt.


Personne ne sembla remarquer kader qui s'assit à son tour à côté des tolbas qui dandinaient du buste en déclamant les versets coraniques  .Il ne s'en offusqua  pas  et se promit de leur faire la grosse surprise en matérialisant leur disparu. Il se frotta les mains en pensant qu'il serait récompensé dignement.


Il ferma les yeux, se concentra fortement. D'abord du noir opaque, puis des lueurs  faibles allant en s'amplifiant d'intensité. Enfin une bulle, la fameuse bulle qui laisserait ces messieurs sidérés.

Kader vit la bulle mais sous un angle différent. Il la vit face à  l'endroit où il était assis. La paroi de la bulle était devant ses yeux. Il vit une main s'agiter, puis un pied. Il eut un doute. Il posa une main sur l'autre . Il vit une main se poser sur l'autre. Pas de doute ! c'étaient ses mains, c'était son corps ! C'était lui dans la bulle !


-         Pas possible ! se dit-il, je me suis matérialisé moi-même ? Mais où suis-je alors ?


 Il comprit qu'il n'était pas assis avec les autres, sa place était désespérément vide, devant lui.

Les tolbas avaient fini de réciter. Ils tendirent en avant  les mains jointes, à plat, immédiatement imités par les autres,  pour implorer Dieu d'accorder pardon et miséricorde au mort , courage devant l'épreuve pour sa famille et,  pour tout le monde, de mourir après avoir semé le bien et la vertu en ce monde éphémère au risque de subir un juste châtiment.


Kader tenta de joindre lui aussi les mains pour participer à ces bonnes implorations. Il ne vit pas ses mains, ni ses pieds ni la bulle autour de lui. Il se senti happé par une force obscure .Il s'élevait. Son panorama si cher, disparaissait sous lui à une vitesse vertigineuse. Au dessus de lui, son ami, dans sa bulle, lui faisait des signes, puis ce fut le noir total.


Les visiteurs passèrent près du corps allongé de Kader. Il ne tressaillait plus. Des fourmis rouges escaladaient impunément ses jambes . L'un d'entre eux se pencha sur lui , posa deux doigts sur sa carotide  et lui examina les yeux. Des gestes de praticien .


-         Qu'est-ce qui se passe docteur ? demanda le plus âgé.

-         Ce pauvre homme est décédé, dit –il, sans doute une crise cardiaque .Il faudra appeler  la police et une ambulance .


Le son d'une sirène retentissait au loin, s'approchait de plus en plus. Effarés, les pigeons ramiers quittèrent précipitamment les cimes de l'oasis.  Ils effectuèrent , en escadrille serrée, un vol de reconnaissance au dessus de la colline des défunts, puis piquèrent en rase motte  au dessus du corps de kader, avant de rejoindre mollement leur base . Peut-être un dernier hommage à celui qui lisait ses bouquins sous leurs gîtes  en se berçant de leur doux roucoulement.


 Ce dernier emplit, cette soirée là, avec une note de tristesse,  tout le cimetière.


Revenir en haut
Visiter le site web du posteur
Publicité






MessagePosté le: Ven 25 Juil 2008 - 01:28    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Créations littéraires Index du Forum -> Espace Nouvelles, Autobiographies, Textes et Récits courts -> Récits, textes courts Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  
Referencement
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group -- Template created by dav.bo=> GreenStylus --

Portail | Index | forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation